Le
travail de Melanie Gilligan, une artiste originaire de Toronto,
née en 1979 et vivant à Londres depuis déjà
quelques années, se présente comme une exploration
politique multiforme et détaillée des dimensions
subjectives de l’économie capitaliste1. Son œuvre
semble vouloir prendre au pied de la lettre ce que Luc Boltanski et
Ève Chiapello ont appelé, dans une formule qui a fait
image, « le nouvel esprit du capitalisme2 ». Par
le moyen d’épisodes filmiques qui se démarquent par
un art consommé du storytelling télévisuel,
Gilligan explore les différents modes par lesquels le
capitalisme actuel – qu’on le dise
« civilisationnel »,
« global », « cognitif »,
« sémiotique » ou
« thérapeutique » – fait prise
sur la vie biologique, spirituelle et affective de nos contemporains.
Les trois œuvres de Gilligan dont je vais discuter ici
décrivent trois niveaux de capture nettement
définis : Crisis in the Credit System (2008), sorti
à point nommé à peine quelques semaines
après la faillite de Lehman Brothers et le début de la
crise financière, s’interroge sur les processus
spéculatifs de valorisation financière par le biais
d’un groupe de professionnels de la finance réunis pour un
atelier de brainstorming créatif aux allures de thérapie.
Self-Capital (2009) poursuit sur une veine plus intimiste, mettant en
scène une femme en consultation qui, à la suite
d’une induction hypnotique l’invitant à laisser
parler son corps, voit le capital s’exprimer à travers
elle en toute littéralité. Finalement, dans Popular
Unrest (2010), Gilligan nous plonge dans un monde dystopique
dominé par « l’Esprit », un
système conçu pour « intégrer la vie
d’autant de manières que possible », et
où des individus meurent sans raison apparente alors que
d’autres sont mystérieusement appelés à
expérimenter leur être-en-commun. J’aborderai ces
trois œuvres de manière assez libre, en prenant comme
point focal le travail sur soi, d’ordre éthique et
thérapeutique, qui se constitue comme une composante essentielle
du processus de valorisation capitaliste actuel.
1. Le capital fiction : imaginer
La capacité individuelle à se valoriser est le nerf et
l’esprit du capitalisme globalisé. Comme le souligne
Isabelle Stengers, « le travail, désormais, est
d’abord adhésion, disponibilité, flexibilité
et capacité à se valoriser3. » À cet
égard, la situation de l’artiste est pour le moins
problématique. Certains continuent, encore aujourd’hui,
à associer la vie d’artiste à
l’oisiveté, au loisir et au désœuvrement, et
ainsi à entretenir l’idée que l’art est une
activité plus ou moins désintéressée qui
subsiste en marge de la logique marchande et, de cette position de
relative extériorité, se trouve en mesure d’offrir
un « supplément d’âme ». Ce
n’est sans doute pas entièrement faux; mais ce faisant, on
risque de perdre de vue que les pratiques artistiques
d’avant-garde ont joué un rôle déterminant
dans l’élaboration et la production de modes de
subjectivation déterminants pour le capitalisme
d’aujourd’hui. Ce n’est évidemment pas un
hasard, pour ne nommer que deux exemples parmi tant d’autres,
qu’au cœur de l’ouvrage de Boltanski et Chiapello, on
trouve l’idée que le nouvel esprit du capitalisme a su
intégrer, au sortir de Mai 68, la « critique artiste
»; ou que les élucubrations de Richard Florida autour de
la « classe créative » et son
« indice bohémien » soient si
prisées dans certains milieux d’affaires et au-delà.
Dans une série d’essais parus dans la revue e-flux et
réunis récemment dans un ouvrage intitulé Going
Public (2010), Boris Groys examine comment l’artiste contemporain
est engagé dans un processus d’autoproduction de soi,
lequel le fait apparaître comme pure subjectivité ou
incarnation d’un vide (Agamben parle en ce sens de
l’artiste comme d’un « homme sans contenu
»). Les pratiques artistiques d’avant-garde du début
du 20e siècle seraient à l’origine d’une
« metanoia artistique » qui culmine de nos jours
dans « l’obligation au self-design » et la
« production de sincérité ». Dans
un monde où il est attendu de chacun qu’il soit
l’auteur de sa vie et fasse œuvre de soi, la question du
design apparaît comme un problème spirituel ou
éthopoïétique de première importance
où il en va, en dernière analyse, du sort même de
notre âme :..(extrait)
ETC