S’il
est vrai que notre époque est celle des microrécits et du
révisionnisme historique, la figure du Sujet n’en reprend
pas moins du galon, et avec elle, le registre des croyances, de
l’introspection et du mystique. Les artistes y puisent des codes,
une imagerie, des valeurs, des méthodes pour opérer une
synthèse réconciliatrice. Il suffit de penser à la
notion de présence, tant prisée dans l’art de la
performance; aux pratiques faisant appel aux rituels de la
prière, au recueillement et à la méditation; aux
rites et aux figures tirés des spiritualités autochtones
et orientales; ainsi qu’aux artefacts et vestiges
matériels du religieux repérables dans la sculpture
actuelle. Des figures bibliques ressurgissent, comme en
témoignent certains portraits d’Andres Serrano :
jeunes hommes, cheveux en pagaille, l’œil hagard,
illuminé, incarnations improbables d’un Christ parmi les
païens. Il n’est pas rare de voir l’art se lover dans
les cavités vacantes du religieux, lui empruntant non pas ses
aspirations, mais ses attributs et ses modes de communication.
Qu’importe, dirait-on, le retrait du divin des sphères
publiques, la course diversifiée du spirituel paraît,
encore aujourd’hui, trouver un point de chute dans l’art1.
Ne parlons pas d’un retour du spirituel dans l’art.
Pointons plutôt la courbe de sa migration. Après tout, il
ne s’est jamais tout à fait estompé. Il suffit de
relever ses occurrences dans une histoire de l’art encore
récente. L’expérience du mystère, du
sacré, de l’infini s’est notamment
révélée dans les ambitions mystiques d’une
« pâte étalée sur la
toile2 », à l’issue d’une série de
dialogues, de tensions, entre représentation et expression,
matérialité et immatérialité.
Manifestement, l’art moderne, tout particulièrement la
peinture abstraite, a fait beaucoup de chemin dans ce sens,
s’appliquant à créer plus qu’une image, une
présence « ouverte »,
« nue », « vaste »,
« concrète ». James Turrell en serait par
exemple une sorte d’héritier. On peut aussi garder
à l’esprit l’impact sans cesse renouvelé
qu’ont eu les spiritualités orientales sur les
avant-gardes artistiques et sur le mouvement Beat des années
1950 et 1960, invitant à découvrir d’autres niveaux
de conscience, à se transformer soi-même en vue de
transformer le monde. De toute évidence, il en va de même
aujourd’hui : l’art n’a pas suspendu ses
questionnements sur les fondements de l’être, pas plus
qu’il n’a renoncé, comme l’affirmait Barnett
Newman, à « percer les secrets
métaphysiques3 ».
Ce dossier d’ETC – qui décoche
évidemment un clin d’œil anachronique à
Vassily Kandinsky – invite à réfléchir
aux énonciations du spirituel dans l’art actuel et aux
moyens dont nous disposons pour rendre compte de son ambivalence
théorique. En effet, à l’heure même où
l’on se prétend dans une ère
postidéologique, comment les artistes manœuvrent-ils pour
préserver une distance critique dès lors qu’ils
adoptent une posture voire une quête
« spirituelle » ? En bref, que pouvons-nous
dire des pratiques artistiques arborant une éthique et une
esthétique spirituelles et qu’en est-il de leur
médiation, de leur interprétation et de leur
réception ?
Par moments, cette présentation se trouvera emboutie par une
lecture parallèle, exogène : Jean Genet et son
Captif amoureux4. Aucunement spécialiste de cet auteur, et cet
auteur, allusivement versé dans le thème qui nous occupe,
je demeure pourtant absorbée dans les motifs qui sont les siens
pour réfléchir ici au spirituel dans l’art. Ceux-ci
– l’origine vacante de l’image, la fabrication
du héros, le simulacre – se font insistants.
Déplacés, ils se coulent librement entre les
réflexions, les hypothèses, pour mieux les enfiler et les
relancer, formulant plus précisément que je ne
l’aurais fait des sentiments contradictoires quant aux jeux du
visible et de l’invisible, et à ce qui fonde ou sape les
considérations spirituelles.
Idoles incrédules
Dans les replis d’une foi en l’art loge parfois la
persistance d’un doute; et inversement, dans les replis de
l’ironie et du détachement, le maintien incertain mais
tenace d’une foi en l’art. D’emblée, cette
contradiction, Jacob Wren l’enchâsse dans son texte
« Like a Priest Who Has Lost Faith ». Un pied
dans chaque camp, artiste-performeur et auteur-spectateur, Wren
décrit la mascarade d’un système artistique
où, avec une conviction mitigée, artiste, public,
œuvre n’en jouent pas moins religieusement leurs
rôles respectifs. De la sorte, les tabous, les vœux pieux
et les malaises qui parfois entourent l’entreprise artistique
s’affichant comme quête de sens éclatent au grand
jour. S’emparant du phénomène, l’auteur tente
de définir ce qui dans l’art, malgré la distance
critique d’usage, se fait promesse ou tentative de communion. Cet
acte de foi qui, de part et d’autre, transformerait des bruits en
signes et offrirait une hypothétique expérience de
partage.
« Ce n’est pas une ou deux anecdotes qui doivent
être rapportées, c’est l’émission et la
prolifération d’une ou de mille images et leur fonction
qu’il serait temps d’examiner5 ». Car ces
images, quand bien même elles seraient faussées ou
coquilles vides, Jean Genet le rappelle, sont celles qui construisent
d’abord et avant tout la mémoire et l’histoire.
L’exercice (et le désir) de se propager, de se composer
une image de soi, hors de soi, est un stratagème vieux comme le
monde, dirait-il encore : voyons le Christ qui, dès le
début de sa vie publique, « fait tout ce qu’il
peut pour être remarqué ». Avec son
appareillage liturgique, éditorial et sacramental, la religion a
visiblement bien huilé la mécanique de ses images; depuis
des siècles, celles-ci s’efforcent d’alimenter et de
structurer l’histoire individuelle et collective. Dans une
exposition présentée au ZKM Center for Art and Media7,
les commissaires Boris Groys et Peter Weibel
s’intéressaient justement au fait religieux dont ils
perçoivent la résilience à
l’intérieur du paradigme médiatique actuel.
S’y trouverait calquée et reconduite, selon eux,
« une machine qui assure la répétition et la
distribution massive d’images produites de manière
mécanique8 » et numérique. La religion en tant
que véhicule de propagande retient l’attention des
commissaires, qui établissent une connivence entre celle-ci et
les moyens de communication (tout particulièrement Internet
– rejeton et courroie de transmission) du capitalisme global.
Dans cet esprit, les liens entre capitalisme, art et religion sont
également en observation dans ce dossier, alors que Patrick
Poulin décode le processus de glorification à
l’œuvre chez Lady Gaga en particulier, mais aussi chez des
artistes comme Damien Hirst et Matthew Barney. Occupant la
béance des artefacts, des formes et des modes de propagation du
religieux,....(extrait)
ETC