ÉDITORIAL
Notre dossier thématique traite du spirituel dans l’art, alors que sous diverses formes, les questions d’humanité et de justice sociale font de plus en plus surface.

Sur une trame de crise sociale, ETC célèbre son 25e anniversaire en septembre prochain. À nouveau, le Québec traverse une crise aiguë, politique, identitaire et pas qu’économique, sans précédent depuis la Révolution tranquille. Cette crise pour l’obtention d’une autre démocratie, on le sait, n’est pas que québécoise. Elle est mondiale.
Or, l’heure ne peut être festive, mais permettez que je vous offre le partage d’une démarche évolutive que j’ai vécue récemment et qu’il m’est difficile de passer sous silence, tant cette expérience artistique et humaine fut nourrie par ce que le Québec vit actuellement sur les plans sociologique et politique.
Du 1er au 15 juin 2012, lors d’une résidence d’écriture au GRAVE de Victoriaville1, en duo avec la performeuse Sylvie Tourangeau, nous avons effectué par randomisation des entrevues avec 45 citoyens de la ville provenant de milieux divers. Nous souhaitions recevoir de manière confidentielle – même si les entrevues avaient lieu dans la rue, des parcs ou des cafés  – leurs commentaires et les émotions qu’ils avaient éprouvées à la suite de l’« émeute » de Victoriaville, le 4 mai. Les mots et les émotions recueillis constituaient nos matériaux de base en vue de produire 15 courtes vidéos de gestes et d’actions de notre duo ainsi que des installations, des actions et des performances qui accompagnaient un journal et un texte détaillant le projet de résidence finalisé.
Nous avons divisé en 15 parties cette « autopsie de la manif », chaque journée étant associée à un mot ou groupe de mots résumant le ton ou l’émotion de l’ensemble des rencontres du jour.
De plein fouet, nous nous sommes heurtées à la colère et à la peur éprouvées par les individus. Mais assez curieusement, quelle que soit la provenance des commentaires, les mêmes reproches étaient souvent formulés. Les avis étaient très extrémistes, de droite ou de gauche, mais les mots de désapprobation étaient pratiquement les mêmes d’un côté comme de l’autre. Voici 15 mots ou groupes de mots des citoyens que nous avons récoltés en 15 jours pour réaliser les vidéos, les performances et les installations :
« CLÉ; RÉVEIL; DÉSACCORD; CHACUN-POUR-SOI; LA SAINTE PAIX; ON N’EST PAS COMME ÇA; BOÎTE DE PANDORE; LE MONDE ENTIER REGARDE LES ÉTUDIANTS QUÉBÉCOIS; PRISE DE CONTRÔLE; MAL DE VIVRE; ÇA VA TROP LOIN; PEUR; MOBILISATION; LE CHAUDRON A SAUTÉ; ON EST RENDU LÀ. »
C’est avant tout par empathie envers ces personnes, de même que pour la réalisation d’un projet artistique que nous nous sommes consacrées à ressentir les divergences qui frappent le Québec. Ce n’était pas prévu, mais le vase a débordé, comme on dit.
Nous avons perçu l’étendue des points de vue, politiquement si divergents et si extrêmes, provenant de citoyens s’exprimant pour ou contre la hausse des frais de scolarité ou la loi 78 qui interdit la manifestation spontanée. Ou encore, contre le Gouvernement, ou des manifestants effrayés mais engagés, et nous avons, finalement, écouté les commentaires de sympathisants non présents à la manifestation du 4 mai. Bref, un prisme de toutes les couleurs unies et désunies.
Par ailleurs, de l’autre côté de l’Atlantique, en avril dernier, avait lieu la foire internationale d’art contemporain Art Brussels de Belgique, où ETC participait en tant qu’exposante pour une troisième année consécutive.
Tandis que l’Europe croule année après année sous le poids d’une crise économique, j’ai observé qu’a lieu, comme par concomitance, une profonde transformation d’un grand nombre d’œuvres de cette foire. Fini les sempiternels styles similaires, les effets de mode, le peu d’originalité et le peu de singularité, le manque d’audace et, surtout, le sommeil dogmatique des 10 dernières années, voire davantage.
Parmi la quantité habituelle d’œuvres que propose toujours une manifestation de cette envergure, un nombre suffisamment important d’œuvres a en effet pris, cette année, un autre chemin que par les années précédentes. Si certaines pièces scintillaient trop comme toujours, un grand nombre étaient captivantes par leur simplicité (Stéphanie Cherpin, Yuichi Higashionna, Jonathan Binet), leur authenticité ou la véracité des systèmes qu’elles mettent en œuvre (Nina Canell).
Un nombre important de pièces exprimaient des critiques à caractère social (John Hilliard, Erwin Wurm, Sejla Kameric, Fredrik Værslev,Llisa Oppenheim). Par exemple, « Louis Love Overcomes our Depression », du jeune créateur français Antoine Bouillot, autodidacte mais spécialiste du monde de la mode. Bouillot exposait des simulacres d’avant-bras et de mains en résine peints à la main, affublés de tous les atours et attributs du luxe : vison, diamants et même des tatouages sur fond de Louis Vuitton et de tête de mort. On comprend que la dérision va jusqu’à pousser le luxe vers le crime, et voilà qu’on n’est plus très loin du contraire, comme chacun sait : le crime permet le luxe d’un jeu de cache-cache des identités.
Une sculpture de Pascale Marthine Tayou cible admirablement notre honte et notre ridicule face aux crises successives du pétrole ou aux déversements – auxquels, semble-t-il, nous sommes habitués. Par son Octopus, espèce d’allégorie du monstre pétrole exploité par l’homme, Tayou critique l’univers des affres de la pléiade du pétrole, soumis à l’absurdité de nos besoins illimités. À moins que l’artiste fasse allusion au fait que des ingénieurs ont mis au point une nouvelle façon de récupérer les nappes de pétrole flottantes en mer, dans les marais ou les fleuves ? Ce procédé est également nommé « Octopus ». Quoi qu’il en soit, cette sculpture nous suggère fortement un ballet de pompes à essence toutes prêtes, dirait-on, à nous enserrer… de manière irrémédiable. Ah frénésie – la frénésie (sic) – quand tu nous tiens.
Damien Hirst rayonnait comme toujours dans ce (le sien ?) temple du marché de l’art et, assez ironiquement, nous avons obtenu ce visuel sans acquittement de droits d’auteurs, la galerie nous ayant fait la grâce de ne pas aborder ce sujet. Chez Hirst, il existe un « Homo Luxuus », c’est nous, aujourd’hui. Art Brussels a, en effet, proposé de nombreuses œuvres qui remettent en cause nos habitudes et nos besoins, ainsi qu’un bon nombre d’œuvres au contenu politique où le message est le médium et aussi, l’inverse (voir les fictions des réalités de Nicolas Provost). Mais surtout, nous n’effaçons pas ce bonheur goûté par un retour à l’esthétique et à la recherche (Gabrielle Beveridge, Henrique Oliveira, Jean-Luc Moulène). Ou encore, la rencontre de nouveaux matériaux (de vieux tissus usés), un foisonnement de discours intimes, forts et universels (Shila Khatami).
Finalement, on y a aussi vu beaucoup d’abstractions (Ralph Dereich, Phoebe Unwin, Oliver Laric), un grand nombre de nouvelles propositions en peinture, une trentaine d’œuvres faites à partir de miroirs, de très grands dessins (Charlotte Beaudry).
Les paradigmes sociaux et économiques changent, un mouvement de solidarité mondiale s’instaure, le monde se transforme progressivement, et l’art commence enfin… à respirer.2------ Isabelle Lelarge

ETC