Dans
l’art moderne, le travail scatologique semble avoir
été le moteur d’une
réflexion sur
l’argent, le fétichisme, la production ou la
valeur
l’œuvre (qu’on songe à Manzoni
ou à Wim
Delvoye). Le collectif Sprinkle Brigade, groupe de jeunes New-Yorkais
qui s’intéressent depuis 2005 aux
excréments de
chiens trouvés dans la rue pour les ornementer et les
prendre en
photo, s’inscrit dans cette lignée critique. Or la
scatologie peut soutenir un processus de mise à nu de
l’artiste qui aurait tout à voir avec la
volonté de
montrer, de dire l’intime sans pudeur afin d’aller
au bout
d’un dévoilement ou encore de brouiller
perversement les
codes de celui-ci pour faire valoir une impossible
« extimité ». On pense
à Mona
Hatoum qui, en 1994, avec son installation Corps étranger,
projetait les images d’une endoscopie performée
sur son
corps où le moi de l’artiste tentait de
s’autodétruire, de s’annihiler dans une
sur-représentation. En effet, dans une performance de soi
où s’exhibe ce qui est d’habitude
invisible ou
non-montrable, la nudité comme vérité
ne donne
plus à lire une confession de l’être,
mais devient
au contraire opaque, indéchiffrable. À quelle
vérité du moi nous convie
l’intérieur
d’un conduit du corps de l’artiste, voire un
étron ? Le voyeur est renvoyé
à un
aveuglement et la représentation floue du moi donne
à
lire l’impossibilité d’une
nudité
exacerbée, hors des codes d’un
« naturel » convenu et
composé.
L’extimité comme esthétique ou encore
comme
éthique de la transparence révèle
l’impossibilité de représenter.
Le journal d’Hervé Guibert, paru en 2002, de
façon
posthume, dix ans après la mort de
l’écrivain,
mangé par le sida, porte en lui des réflexions
sur la
merde, sur l’évacuation des selles dans son lien
le plus
obsessionnel à l’écriture, à
l’art et
à la vérité sur soi. Guibert
persistera, envers et
contre tout, à penser la merde comme processus de
dévoilement de soi. Le contenu excrémentiel du
texte pose
la question de savoir produire chaque jour un petit quelque chose, de
chier des mots. L’écriture et la merde
participeront de
cette industrie journalière, authentique de soi, par
l’expulsion du toxique, par la déjection anale de
l’être. En ce sens, Guibert fait écho
à
l’écrivain Jean Genet, pour qui la
« turbine
à chocolat », l’anus, est une
machine
productrice d’écriture, de texte. Dans Pompes
funèbres, Genet écrit :
« La
poésie ou l’art d’utiliser les restes.
D’utiliser la merde et de vous la faire
bouffer ».
Cette esthétique du recyclage que l’on retrouve
aussi dans
le texte de Genet intitulé Ce qui est resté
d’un
Rembrandt déchiré en petits carrés
bien
réguliers et foutu aux chiottes fait penser au journal de
Guibert, Le Mausolée des amants et à son film La
pudeur
ou l’impudeur, où l’on voit
l’écrivain
déféquer. À la fin de sa vie, Guibert
filme et
écrit sa déchéance physique.
« Il est
heureux, avoue-t-il, que j’aie la possibilité
d’une
évacuation quotidienne, par le journal, d’une
écriture, même mineure, même
déviée ou
recouverte, sans elle je serais
désespéré,
peut-être déjà
mort1 ». Vidanger
l’être, c’est expulser...(extrait)
ETC