Notre vocabulaire visuel, pour ne pas dire l’abc1 de notre éducation artistique et esthétique, s’est élaboré à partir de figures récurrentes, devenues des icônes incontournables. L’image du nu, de corps nus, telle une vague déferlante depuis la Vénus de Willendorf (23 000 ans av. J.-C.), soit du Paléolithique à nos jours, a marqué et conditionné toute pratique artistique. Le dessin, médium premier de l’enseignement des arts plastiques, a toujours pris comme objet d’étude le nu, d’après modèles vivants ou plâtres représentant des sculptures de nus antiques et classiques. Le corps nu comme lieu d’expression de toutes les passions et idéologies humaines, autant dans sa vulnérabilité que dans sa puissance, est devenu à force de régressions, de transgressions et de mises en péril, l’objet d’un questionnement. Devant la multiplicité des représentations possibles, l’artiste contemporain, héritier de Duchamp et de Fluxus, pour ne nommer que ces deux acteurs marquants, ne peut que chercher une autre façon d’instrumentaliser le corps nu; il l’utilise alors comme médium. Ainsi, en éliminant toute médiation par un objet représentationnel, le corps vivant de l’artiste, du performeur ou de ses acteurs s’exprime de façon plus directe dans l’espoir de toucher, d’atteindre émotionnellement ou intellectuellement le spectateur dont la vision et tous les sens souffrent d’apathie devant la « spectacularisation » des images médiatiques en tout genre, et en particulier, de la nudité de plus en plus crue et obscène qui inonde son quotidien.
Revenons à cet abc de l’éducation artistique, quand l’œil doit parcourir les contours d’un corps pour en cerner les volumes et les creux où se terre l’histoire de notre humanité, quand la main doit tracer les lignes sinueuses et les ombres qui arrachent le corps au monde, à son environnement, à l’espace tridimensionnel où il se meut pour le figer sur une feuille de papier blanc – insecte prêt à être disséqué, muscle par muscle, tendon par tendon –, pour lui injecter des représentations d’actes de violence, de souffrance, de jouissance ou de béatitude afin de le crucifier (Tintoret), de le jeter sur un radeau à la dérive (Géricault), de lui faire brandir glorieusement un drapeau (Delacroix), de lui faire éprouver des délices ou des supplices (Bosch), de le faire s’élever dans des aspirations célestes (Le Greco). L’artiste ne sort pas indemne de ces expériences esthétiques; il doit, pour dépasser cet apprentissage, chercher et trouver, à travers la multitude des médias qui s’offrent à lui aujourd’hui, des expériences singulières et nouvelles. Le nu, loin d’être un désir de provocation, comme certains sont portés à le croire, répondrait inconsciemment au désir de faire perdurer une tradition classique et de faire revivre l’Éros originel dont les représentations d’Adam et Ève, abc de notre imagerie, ont alimenté notre imaginaire.

Fascination
On le sait, le corps de l’humain est nu; peu de poils ou presque le protègent, d’où l’expression « nu comme un vers ». Si l’humain a dû vêtir son corps pour le protéger des aléas climatiques, il a réussi du même coup à se protéger des regards de ses confrères et consœurs, créant ainsi un obstacle à la convoitise, aux pulsions provoquées par la vue des organes génitaux, en particulier, contribuant, de ce fait, à stimuler le désir. Il est clair que les thèses concernant le primat de la pulsion se contredisent et se rejoignent en fin de compte dans la ...(extrait)

ETC