L’adjectif nu est issu du latin nudus, dérivé de nosco qui signifie connaître. En outre, nosco a aussi été associé au verbe voir1. Ce fait étymologique nous a inspiré l’amalgame vue-nu(dité)-cognition, faisant écho au conte d’Anderson, Les habits neufs de l’empereur. On se rappellera que, dans l’histoire de ce souverain épris d’étoffes neuves et luxueuses, le vu est en inadéquation avec le (re)connu. En dépit du corps dénudé qui s’exhibe, tous se laissent berner (hormis l’enfant), craignant de passer pour sots, et regardent l’empereur à travers les instruments d’optique que sont leurs représentations.
À la lumière de cette brève entrée en matière, les contes, mythes et récits révèlent des dimensions profondes de la psyché, tout comme la notion de nudité qui les habite parfois. Combinée à celles de champ d’action, d’assaut à la normativité ou d’imposture, la nudité agit sur le politique, l’intime, le social tout en résonnant à de multiples niveaux dans le monde de l’art actuel. À cet effet, afin de présenter diverses façons de mobiliser la nudité en art, ce texte traite des pratiques artistiques de Shary Boyle, de Stéfanie Tremblay et de Fred Laforge.
Corps nus mis en scène
Chez Boyle, le corps nu devient le champ d’action de forces adverses et de mécanismes d’hybridation tout en favorisant la représentation de sujets mythologiques. À titre d’illustration, l’œuvre The Rejection of Pluto, relecture féministe du mythe gréco-romain de l’enlèvement de Proserpine par le maître des mondes souterrains. La disposition générale de cette œuvre donne à voir une nudité féminine tripartite, en symbiose avec une nature de contes de fées. Cet arrangement met en opposition non seulement les protagonistes, mais aussi la fragilité de corps « en état de nature », avec le potentiel à la fois tranchant et reflétant du miroir. On aperçoit la jeune Proserpine, montrant ses avant-bras transpercés par des fragments de miroirs, ainsi que sa mère, Cérès (déesse de la fécondité), dotée d’une glace losangée se substituant à son visage. Cette glace retourne à Pluton le reflet de sa rage incandescente. Enfin, la nymphe amphibienne Naïade réplique, selon une tactique similaire à celle Cérès, grâce à un miroir triangulaire placé devant son antre-jambe. La configuration du miroir – celle d’un sexe féminin inversé – se trouve à déjouer l’opposition liée aux principes passif et actif. C’est pourquoi ce fragment du dispositif épaule symboliquement les efforts grandioses de Naïade visant à conjurer le rapt. Mentionnons que le recours à des pièces de miroirs obscurcies n’aurait pas représenté aussi efficacement le rejet de Pluton. En revanche, le miroir limpide a pour sa part le pouvoir de réfléchir, d’exercer sa réflexion au sens propre, mais aussi d’évoquer l’action mentale. En effet, le miroir clair – symbole de la connaissance – peut imiter matériellement le retour de la pensée sur elle-même.
Dans ces conditions, le corps nu – théâtralisé – devient champ d’action, mais aussi matière où s’inscrivent à la fois violence et résistance. En outre, il participe à la création d’un univers profondément singulier, tissé par un réseau de s...(extrait)

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