Le mot « nudité » incarne deux attitudes philosophiques, deux quêtes : la recherche d’une certaine authenticité, d’une mise à nu, d’une essence, d’un corps utopique, délocalisé, affranchi de ses scories et transfiguré, voire nié, et celle d’un corps dans sa chair, le corps « topique » dirait Foucault, traversé par l’obsession de la mort, du sang, de l’urine, du sperme, d’une sexualité morbide. Le dénuement et le dépouillement, parents de la nudité, évoquent également ces deux postures, soit le détachement, la sobriété, le vide, débarrassé d’artifices, mais aussi l’écorchement, le fait d’arracher la peau. En médecine, la nudité est « une anomalie congénitale due à une mutation récessive » où le système pileux est complètement absent sur toute la surface du corps. Cette version obscène de la nudité, cet intérêt pour l’abject et l’innommable se retrouve depuis quelque temps déjà chez nombre d’artistes contemporains inspirés, à tort ou à raison, des thèmes explorés par Georges Bataille et de ses commentaires sur le fond « tonitruant et torrentiel » de l’être ainsi que sur le lien qu’il établit entre la mort et l’érotisme. Que l’on pense seulement à l’exposition L’informe, mode d’emploi (1996) conçue par Rosalind Krauss et Yve-Alain Bois, qui revisitait la notion d’informe chez Bataille, au très controversé Hermann Nitsch et à ses expérimentations Orgien-Mysterien Theater (théâtre des orgies et des mystères) ou à Chen Chieh-Jen qui a développé un thème cher à Bataille dans sa vidéo Lingchi – Echoes of Historical Photography (2002), (une reconstitution d’un supplice chinois à partir d’une photographie d’époque, prise en 1905 par Georges Dumas), pour ne donner que ces quelques exemples. En fait, de Saint-Barthélemy écorché aux extases de Sainte-Catherine, ces deux dimensions de la nudité ont toujours existé parallèlement dans l’art occidental.
Devant les avancées récentes de la biotechnologie, ce qui caractérise davantage l’art contemporain est sans doute le fait que les représentations du corps dans sa « nudité » (à la fois sublimé et scatologique) s’accompagnent souvent d’un questionnement sur les « limites » existant entre le vivant et la mort, entre la normativité et la monstruosité, entre le corps réel et le corps virtuel ou fictif, bref sur les effets de « dématérialisation » ou de « dé-corporéisation » du virtuel, pour reprendre les mots d’Anne Cauquelin (2002). Le travail de Marc Quinn est sans aucun doute un cas de figure. Sa célèbre série d’autoportraits Self (commencée en 1991), réalisée à partir des moules de sa tête et de son sang congelé, joue de la fragilité des limites entre les états transitifs liquide et solide, entre la vie et la mort, entre le corps physique et l’abstraction. Evolution (2008) propose aussi une nudité qui transcende des « limites ». Evolution regroupe neuf sculptures monumentales en marbre rose, dont les veinures rappellent la chair, et qui ont été réalisées à partir des scanographies d’un embryon à différentes phases de sa gestation. C’est donc la dimension transitive du corps qui intéresse l’artiste ici.
J’aimerais suggérer deux choses. Premièrement, un tel questionnement sur les « limites » (ou la dissolution des limites) dans l’art contemporain pointe vers une conception essentiellement dynamique du corps, conception qu’ont théorisée selon des perspectives disciplinaires plusieurs penseurs. Que l’on songe seulement au texte notoire de Deleuze et Guattari, « Comment se faire un corps ....(extrait)


ETC