Je me demande si le thème de notre dossier,
Nudité,
n’est pas en lien direct avec l’état de
notre
société et s’il ne fait pas
qu’un avec ce que
sont devenus les arts visuels au Québec depuis maintenant
plus
d’une décennie déjà.
Depuis l’apparition, en 1998, d’une
esthétique
relationnelle prônant une esthétique de
l’interhumain, nombre de créateurs, au
même titre
que le système institutionnel qui les soutient, ont
effectué un travail d’élagage au milieu
de ce qui
constituait précédemment l’art, sur le
plan
historique aussi bien que formel. Ceci, en prétextant que
les
créateurs n’avaient plus de suite à
donner à
leur héritage postmoderne. Or ils ont, à leur
grand
mérite, certainement continué le travail des
performeurs
qui, dans la large frange des pratiques des années soixante,
exploraient toutes les directions.
En 1998, dès les tout premiers débuts de ces
bouleversements, j’avais prévu et
souligné à
maintes reprises que les pratiques culturelles dites relationnelles
aboutiraient rapidement à un non-lieu et qu’elles
finiraient par tourner à vide. Certes, en produisant, au
cours
des années 2000, des formes d’art
différentes qui
faisaient la promotion de l’interaction avec les publics, les
créateurs ont effectué un travail qui a
été
et est toujours politiquement rentable et avantageux pour eux.
J’entends sur le plan d’une reconnaissance
étatique,
publique. Les gouvernements se sont affiliés aux
créateurs, ou à l’inverse, les
créateurs se
sont associés à
l’État en vue de
mettre sur pied ce grand projet d’aller à la
rencontre des
nouveaux publics de la culture. Ensemble, ils ont repris le flambeau de
l’intention très louable
d’accroître les
publics, mais sans s’être assurés au
préalable que les «acheteurs» ou les
consommateurs
d’art étaient réellement
prêts à les
suivre. Selon l’OCCQ – Observatoire de la culture
et des
communications du Québec – dans le cas de
plusieurs
disciplines, les fréquentations ont même
diminué.
Plusieurs facteurs expliquent probablement ces données,
entre
autres une décennie ulcérée par une
situation
économique complexe pour ne pas dire précaire,
et, bien
entendu, de larges coupes dans les revenus émanant du
secteur
public, surtout de la part de l’administration
fédérale qui, bien que ses budgets aient
été augmentés par le gouvernement
conservateur, ne
sert pas, en priorité, les intérêts des
arts
visuels ou de la littérature. En outre, ces manques
imputables
aux pouvoirs publics n’ont pas incité les
organismes
culturels à user de fonds supplémentaires
destinés
à la promotion de leurs activités. Le saut ou le
mouvement du grand public vers la consommation en art n’a
donc
pas encore eu lieu, ou si peu, nonobstant le travail de
médiation entrepris. Les pratiques de médiation
engagées par les artistes auprès du grand public
façonnent-elles, véritablement, un public de
consommateurs? Que de sacrifices artistiques me semble-t-il, pour aussi
peu de résultats.
Les centres d’artistes du Québec avaient
donné aux
créateurs la consigne d’aller vers la
médiation et
donc vers le public de la rue. Dans cette optique, le travail sur
l’objet, le savoir-faire, la notion d’atelier et,
par
extension, le marché de l’art n’avaient
plus
réellement leur place. Nicolas Bourriaud lui-même
n’en demandait certainement pas tant: au Québec
(comparativement à la France ou à
d’autres pays),
les conditions permirent à nos créateurs de tout
oblitérer pour vivre ce rêve de refaire
l’art ou de
refaire le Monde. Aujourd’hui, ces mêmes centres et
leurs
praticiens membres se questionnent, se demandant comment retourner
à l’objet et au
«métier». On reparle
(enfin!), entre autres, de peinture, ce thème que
«tous» semblaient abhorrer, il y a encore si peu de
temps.
Nous parlons habituellement de nudité quand
l’artifice est
tombé, quand un plein protecteur disparaît. On
parle de
nudité quand il ne reste plus que le vide, le rien. La
substance
(le corps) transparaît par le vide, mais pendant combien de
temps
encore nos créateurs et le système qui les
soutient
refuseront-ils d’aller réellement vers le sens, la
plénitude, la matière, l’objet?
À la
rencontre de ce qui unifie et le vide et le plein? Sont-ce
là
des locutions superflues?
«Notre» société du spectacle
nous fait
tournoyer à fond dans un vide inconsistant, entre rires et
gestes de thérapie. Quand les arts visuels seront-ils des
exemples ou des modèles, quand réussiront-ils
à se
sortir du vide? En attendant, d’autres disciplines
– le théâtre ou la
littérature – font leur chemin et vivent
un âge
d’or.
En août dernier, lors d’une visite au Symposium de
Baie-Saint-Paul, un événement
«traditionnellement» dédié
à la
peinture – lequel a dû pour diverses raisons, au
cours des
années 2000, se détacher de sa vocation
première
et du joug de cette discipline unique qui faisait un peu trop figure de
reine emblématique dans cette région
charlevoisienne du
Québec – j’ai fait la rencontre de deux
praticiens
qui participaient à cet événement.
À leurs
côtés, d’autres créateurs
exposaient des
œuvres se réclamant de disciplines autres, et
j’ai
été presque surprise d’y
découvrir une
présence du corps nu, en plein Symposium, au
détour des
fameuses parois de bois. En performance continue, Émilie
Roby
tatouait le thème de Perséphone sur des
spectateurs
volontaires. Cette artiste se spécialise dans le tatouage
à partir de gestes conceptuels où le corps fait
support
en s’intégrant au dessin. Le travail que nous
présentons ici n’a pas été
fait lors de cet
événement, je le préfère
davantage pour mon
propos, car il est plus élaboré et en osmose avec
le
corps nu, alors que le tatouage devient, ici, réellement
corps
et/ou vêtement.
Le second artiste, invité au Symposium en tant
qu’étranger, travaille aussi la nudité.
Olivier de
Sagazan est Français, son œuvre en est une de
métamorphose de son propre torse et de son visage, en
peinture
et en sculpture. Il nous mène aux confins du
métier
d’acteur et de l’horreur, alors que nous sommes
pris par la
violence de ses gestes. Dans ces deux cas, il y a osmose entre
nudité, gestes, matériaux. Il s’agit de
deux autres
variations de cette manifestation d’un art qui souhaite
toucher
directement le public, en faisant table rase de tout acquis artistique
probant. Cela me semble révélateur
d’individus qui
ciblent le dénuement viscéral et je me demande
pourquoi
il en est ainsi, autant artistiquement que socialement. Pourquoi
«faire nu» tout le temps, disons si souvent, et
pourquoi
pas ne «pas faire nu» plus souvent?
Qu’attendons-nous pour créer à partir
de tous nos
acquis? Pourquoi faudrait-il faire table rase pour avancer (dans la
noirceur du vide)? C’est un réflexe moderne, et
déjà ancien.
Je ne compte plus les numéros de revues qui ne montrent que
des
créateurs debout, assis, couchés, ou des espaces
ou des
lieux vides, et très peu d’œuvres
d’art.
Chaque fois me sautent aux yeux, par contraste, la qualité,
la
culture et la loquacité de ce qui se fait à
l’étranger. L’historien et
muséologue Paul
Ardenne est de cet avis, il arrive aux mêmes conclusions, que
je
défends depuis des années. Les
créateurs doivent
se sortir du champ de l’institution pour renouveler leur
langage.
Je vous invite à lire ses propos de 2010 sur l’art
au
Québec.
Paul Ardenne, extrait de l’entrevue
réalisée avec
la critique d’art et historienne de l’art Manon
Morin, dans
son blogue Peau d’Art, à Paris, en 2010.
Paul Ardenne: [...] Donc, il y a une bonne qualité
d’écoute au Québec. Mais en revanche,
le
problème du Québec, Québec,
Montréal
surtout, Chicoutimi, on va dire, le problème c’est
que
c’est trop petit. C’est-à-dire que le
monde de la
culture, le monde de l’art est un petit monde. Dans ce monde,
peu
de collectionneurs, peu de
« financeurs », peu de
galeristes, que ce soit d’ailleurs, dans le domaine des arts
plastiques ou du reste, de la littérature, du
cinéma,
etc., et de fait, l’institutionnalisation a
été
trop poussée. Si on ajoute que vous avez deux
échelons
d’institutionnalisation, l’échelon
provincial du
Québec et l’échelon
fédéral du
Canada, ça permet aux artistes de travailler,
c’est bien,
mais toujours, toujours, ou trop souvent, dans une optique
institutionnelle.
Alors, déjà, on a peu d’artistes. Il y
a un danger
de se perdre, de s’égarer, parce qu’on
est toujours
ramené plus ou moins aux mêmes
communautés, aux
mêmes chapelles, aux mêmes
problématiques locales.
Et en plus, la protection institutionnelle très forte dont
bénéficient les créateurs
québécois,
pas tous, mais une grande partie, protection par le Québec
mais
aussi protection par la nation, donc qui vient s’y ajouter,
pose
un problème, notamment en ce qui constitue souvent un art
assez
consensuel. Même quand c’est un art contextuel
d’intervention dans lequel les
Québécois notamment
excellent. Et je pense au travail de Richard Martel et de Guy Sioui
Durand à Québec, au centre d’art Inter.
Remarquable. Ils font un travail remarquable au niveau mondial sur la
performance. Ils sont très connus du reste, bien plus connus
qu’ils n’imaginent. J’ai beaucoup
d’admiration
pour ces artistes. Ils ont fait beaucoup et pourtant, même
dans
ce champ d’activisme, bien souvent, d’une part, le
contrôle institutionnel, je dirais, l’auto-censure
peut-être, est très présente, de
manière
sous-jacente du fait du financement gouvernemental.
On ne peut pas faire autrement, c’est ça le
problème. C’est-à-dire que sans cette
aide, les
artistes ne peuvent plus travailler. Il n’y a pas assez de
collectionneurs, pas assez de musées. Les institutionnels
finalement sont très peu nombreux. Prenez les Louise
Déry, prenez les gens que je nommais, Richard Martel ou
encore
Patrice Loubier, les institutionnels de l’art contemporain
qui
pèsent se comptent sur les doigts des deux mains au
Québec. Et ce n’est pas suffisant. Il
n’y a pas
assez d’ouvertures.
Isabelle Lelarge
Éditrice de ETC, Isabelle Lelarge est également
artiste.
En tant que critique, elle a signé quantité
d’articles dans diverses revues
spécialisées. Comme
commissaire d’exposition, elle a mis notamment sur pied les
premières éditions de la foire internationale
d’art
contemporain ELAAC, et l’événement Les
Ateliers
s’exposent. Depuis 2010, elle est administratrice au conseil
d’administration de la SODEP (Société
de
développement des périodiques culturels
québécois), et responsable du comité
du Printemps
des revues et de sa soirée.
ETC