Ce que l’architecture doit à l’analogie

Certaines inquiétudes récurrentes portant sur les transformations des pratiques architecturales (analogiques) à l’ère de la culture numérique ne sont pas sans rappeler un célèbre passage de Notre-Dame de Paris dans lequel Victor Hugo, par la voix d’un archidiacre de la cathédrale résonnant à la fin du XVe siècle, forge une prophétie aussi concise que percutante : « Ceci tuera cela ». Pour l’écrivain romantique du XIXe siècle, la formule entend résumer ce que l’on pouvait craindre, à la fin du Moyen Âge, des effets néfastes de la plus importante des inventions technologiques d’alors, l’imprimerie. Affichant un pessimisme morbide sur la déchéance du rôle profondément édificateur de l’architecture, l’énoncé était sans appel : le livre tuera l’architecture !
On ne refera pas ici la fortune critique de ce passage qui a fait couler trop d’encre, tant du côté de la littérature que de l’architecture. Aux fins de la présente exposition de quelques exemples de régénérescence de l’analogique par le numérique, on s’en tiendra à souligner que, de part et d’autre de la galaxie Gutenberg, l’architecture se trouve étrangement condamnée à l’obsolescence, bien qu’au final elle s’en sorte plutôt bien. Car la crise médiévale annoncée par l’archidiacre eut en fait un résultat plutôt stimulant, pour ne pas dire rajeunissant : la Renaissance.
Plus près de notre époque, si l’on pouvait encore s’alarmer, sans trop savoir pourquoi, des effets de l’informatique sur les pratiques du dessin et de la conception architecturale à la fin des années 1980, ces inquiétudes ont vite fait place à un enthousiasme débordant à mesure que la cyber révolution se trouvait officialisée par l’accessibilité publique d’Internet au milieu des années 1990. Quiconque se risquait alors à critiquer la « virtualisation » de l’espace architectural se trouvait frappé du sceau de la ringardise et c’est en substance ce qui arriva à Kenneth Frampton, pourtant l’un des meilleurs critiques de la modernité, qui fut accusé – suite à la publication de Studies in Tectonic Culture, en 1995 – de vouloir rétrograder l’architecture, d’en freiner l’évolution numérique, en ressortant un concept majeur de l’esthétique allemande du XIXe siècle : la tectonique. En misant sur l’expression constructive, la tectonique caractériserait, selon Frampton, une facture poétique d’autant plus fondamentale qu’elle repose sur la dimension corporelle et sensorielle de l’architecture. La tectonique serait à la matérialité, ce que le numérique se cherche dans la virtualité.
On trouvera peut-être ces propos lapidaires, si l’on n’a pas lu les prophéties paradisiaques égrenées par William J. Mitchell dans City of Bits (Space, Place and the Infobahn), paru en 1995. Ne se contentant plus de constituer la liste systématique des multiples avantages du numérique, son ton tournera à la polémique quelques années plus tard, dans l’ouvrage collectif dirigé par John Beckman : The Virtual Dimension : Architecture, Representation, and Crash Culture. Dans un article intitulé très explicitement « Antitectonics: The Poetics of Virtuality », Mitchell ironise alors sur le bruit sourd et rassurant du gros livre de Frampton lorsqu’il chute dans la boîte de retour des ouvrages à la bibliothèque; un fracas qu’il oppose à la légèreté de la version électronique de son propre texte accessible, quant à lui, sur un site Web, et il conclut :
« L’électronique régule tout désormais. La profession architecturale peut affronter cette nouvelle donne en croupion résistant – insistant sur la matérialité et en pratiquant un revivalisme moderniste nostalgique, tandis que les clients potentiels votent avec les pieds. Les théoriciens peuvent trouver consolation dans Heidegger et construire de précieux textes dédaigneux sur toutes ces choses technologiques. Mais il est plus productif et certainement plus agréable (a lot more fun), de carrément mettre à la retraite les dogmes usés de la composition architecturale et de la construction au moment même où notre monde se trouve re-branché. »
Dans un parallèle, à la fois cynique et ironique, il propose une liste de contrôle en dix points mettant « à la retraite » (retired) : la tectonique, l’artisanat, les outils manuels, la tradition locale, la façade, l’ornement, la police Helvetica, le parti, la permanence et l’enseignement de Luxor (un casino en pierre). Par opposition, Mitchell place dans le domaine du ...(extrait)

ETC