L'histoire de l’art moderne a été largement conceptualisée et écrite comme la réalisation, dans la sphère des arts visuels, d’une pensée en progrès tributaire de l’Aufklärung1. Au dogme académique, les artistes qui furent élevés au panthéon de cette histoire pour avoir revendiqué un espace de liberté créatrice ont répondu en rivalisant de propositions plastiques destinées à libérer le langage pictural des conventions artistiques dominantes. Parmi le riche inventaire de stratégies déployées à cette fin, le bricolage, matérialisé dans les collages et assemblages modernistes et leurs nombreux avatars historiques, a joué un rôle déterminant dans l’articulation du discours sur la peinture moderne en une généalogie ascendante, évoluant à coups de ruptures et qui culmina dans la remise en question de l’art pictural lui-même. Face au cul-de-sac de la peinture non figurative, plusieurs artistes auront, principalement à travers leur pratique installative, fait du bricolage une voie de contournement leur permettant de se libérer, cette fois, des conventions du langage pictural moderne, élevé en nouveau dogme académique. À l’ère où l’installation a acquis la reconnaissance institutionnelle qu’on lui connaît aujourd’hui, ne peut-on pas comprendre les peintures « bricolées » par Benoît Blondeau et exposées du 6 novembre au 6 décembre 2009 à l’Œil de Poisson comme un retour en force de la peinture en tant qu’art par excellence du bricolage, parce qu’art de la matière en soi ?
La longue entrée en matière qu’on vient de lire trouve sa justification première à même le contexte de présentation du travail de Blondeau. « Tenture-Tendon », l’exposition du peintre est en effet attenante à trois autres manifestations artistiques présentées simultanément par l’Œil de Poisson. Le visiteur s’aventurant dans les espaces de diffusion du centre d’artistes de Québec est d’abord confronté à une vidéo de l’artiste montréalaise Chloé Lefebvre, intitulée Le fond des choses. D’une durée approximative de cinq minutes, ce travail plutôt sympathique montre des entrevues réalisées par l’artiste avec cinq individus arborant des maquillages fantaisistes et conversant sur les thèmes du don, de la magie et de la fête. Plus fondamentalement, c’est ici la question de la performance de l’identité qui est mise en question, dans un cadre où cette performance est troublée par une mise en scène du soi sur laquelle l’individu n’a aucune prise.
À quelques pas, l’installation vidéo Il n’y a qu’une scène, il faut donc la partager, de l’artiste franco-canadien Mathis Collins, s’intéresse plutôt à la question de la valeur de l’engagement politique dans un contexte où la mise en discours de la dissidence se confond nécessairement avec celle de la publicité. L’artiste propose une œuvre constituée d’une courte vidéo le montrant performant une fusillade, ainsi que d’un pantalon s’élevant du sol au plafond de la Petite galerie, sur lequel sont brodés divers écussons scandant des slogans de tout acabit. Faussement lucide, l’œuvre de Collins est malheureusement prisonnière du contexte institutionnel dans lequel elle est supposée matérialiser la critique pseudo-situationniste de la société du spectacle formulée par l’artiste.
La Grande galerie de l’Œil de Poisson est enfin...(extrait)

ETC