Avec Loser, un événement international en art et en santé mentale qui s’est tenu les 1, 2 et 3 octobre 2009 à Québec, l’organisme Folie/Culture a brillamment relevé le défi d’interroger les conceptions dominantes de la réussite dans notre société. Alliant conférences, débat, exposition, interventions urbaines et performances, Loser a réuni artistes, penseurs et intervenants autour d’une évidence sensible qui ne se laisse pourtant pas si facilement cerner : qu’est-ce que ça veut dire, au juste, être un loser ? Pourquoi les discours progressistes et autres pratiques bien intentionnées qui livrent une bataille de tous les instants sur les terrains de la marginalité et de l’exclusion se caractérisent-ils si souvent par une indicible et fatale impuissance ? Les voies du mainstream sont sans doute plus impénétrables qu’il n’y paraît.

Être loser, une simple question de perspective ?

Disons-le d’emblée : en ce qui me concerne, et malgré l’indéniable enthousiasme qui ne m’a plus quitté par la suite, l’événement Loser a bien mal débuté. Pour le dire simplement : le thème du loser est traversé d’une urgence dont les conférenciers invités pour le débat intitulé Le champion du désespoir n’auront jamais su se saisir. D’un côté, le philosophe Alain Beaulieu, décidément inconfortable hors du contexte académique et passablement absent, aurait, semble-t-il, été bien moins en peine de gloser autour des œuvres de Foucault et de Deleuze si ceux-ci avaient eu le bonheur d’utiliser textuellement le terme loser; de l’autre, Bernard Lafargue, historien de l’art et maître rhéteur ne reculant devant aucun poncif, nous a servi, avec une réjouissante vivacité, une mélopée tout-terrain composée d’une rengaine vaguement libérale et multiculturaliste contre les tentations utopico-totalitaires des avant-gardes et d’un éloge mou des artistes comme porteurs « d’hétérotopie », sans oublier une série d’anecdotes tirées de la mythologie grecque. On ne peut que déplorer le fait que le troisième conférencier invité, l’écrivain Christian Mistral, ait finalement fait faux bond. Animateur du débat, un Nicolas Reeves poli, bien articulé, mais fatalement convenu a bien tenté de soulever le débat à quelques reprises, quoique j’ai eu bien du mal à me défaire d’un irrésistible – et sourdement désespéré – fou rire lorsqu’il a, le plus sérieusement du monde, demandé aux débatteurs en présence qui de Socrate, Jésus, Hitler ou de l’ayatollah Khomeiny avait été le plus grand loser… Problème de perspective historique voulait-il sans doute nous suggérer, alors qu’au final, aucun des commentateurs n’aura su se déprendre des lieux communs de l’humanisme bon ton et du psychologisme ambiant pour conjuguer la question du loser au politique présent.

Standard

Heureusement, des perspectives plus fécondes nous attendaient du côté des œuvres, à commencer par la remarquable affiche conçue par la graphiste et illustratrice Catherine Lepage. Sa bannière triangulaire aux couleurs vives ne passe pas inaperçue, qui renvoie avec beaucoup d’à-propos à l’iconographie des collèges américains avec leurs clubs de football triomphants. D’origine militaire et féodale, le fanion et la bannière sont les signes du ralliement et du faire-corps. Ce sont des étendards, des symboles qui tiennent le fort et qui fixent une forme de l’être-ensemble, des standards au sens le plus fort – les deux mots partagent d’ailleurs la même racine étymologique, du francique « standhart », ou « ce qui tient (stand) de manière inébranlable (hart) ». Par opposition, le loser sera ainsi celui qui, à défaut de pouvoir ou de vouloir loger à l’enseigne d’un signifiant-maître collectif, chambranle et défaillit.
La puissance symbolique de cette affiche n’a d’ailleurs pas échappé à Paul Couillard. Dans sa performance intitulée Silence N7 : Beautiful Losers, il a gardé le silence pendant 24 heures, au cours desquelles il a accompli de petites actions formelles condensées dans sa performance. Solennel et macabre comme un ancien combattant (sur sa poitrine, un macaron dit : silence = mort), la bouche marquée d’une croix rouge et les doigts peints avec du Cutex, Couillard a opéré une sorte de profanation à cœur ouvert dans le S du mot loser inscrit sur l’affiche, le découpant soigneusement pour ensuite le scotcher, au même endroit mais inversé, avec des diachylons, donnant le mot « loner », solitaire. La performance a ainsi donné lieu à un petit bricolage soigneusement ritualisé, duquel s’est dégagé une étrange impression de vulnérabilité vengeresse, atténuée, il est vrai par une douce chanson aux effets réconciliateurs,...(extrait)

ETC