Attirée par un art du patentage et de la débrouille bien ancré dans les modes de vie locaux, l’artiste Colette Urban a fait le pari audacieux de quitter un poste à l’Université de Western Ontario afin d’établir, en 2007, un contexte de création à McIvers, sur la côte ouest de Terre-Neuve. Je m’y suis rendue pour faire sa connaissance et en apprendre davantage au sujet du Full Tilt Creative Centre. Aussi ambitieux qu’excentrique sur les plans artistique, physique et financier, Full Tilt est un « chantier » qui regroupe, sur une terre de 25 hectares et dans un ancien poulailler industriel, un jardin biologique, une salle d’exposition, un entrepôt de véhicules divers et surtout des résidences d’artistes. Pour Colette Urban, le projet est entier et chacune de ses dimensions s’articule à son processus créatif.
Le texte qui suit rapporte principalement un entretien avec Colette Urban, auquel s’est joint un couple d’artistes du Nouveau-Brunswick, Adriana Kuiper et Ryan Suter, justement en résidence lors de mon passage à Full Tilt. Tous deux professeurs, respectivement à l’Université Mount Allison (Sackville) et à NSCADU (Halifax), ces derniers examinent les parallèles entre l’invention scientifique et la création. Kuiper s’intéresse notamment au thème du désastre en revisitant des manuels de construction d’abri souterrain à faire chez soi; elle s’est concentrée plus récemment sur les « tornado shelters » dont elle a renversé la fonction en en faisant des cerfs-volants. Suter, quant à lui, profite de sa résidence pour fabriquer des maquettes à partir de modèles de satellites des années 1950 et 1960 qu’il convertit ensuite en haut-parleurs. Puisqu’ils partagent avec Colette Urban une esthétique du do-it-yourself de même qu’un parti pris pour le recyclage d’idées et de matériaux, il m’a paru pertinent d’élargir le spectre de l’entrevue afin d’intégrer leurs réflexions. C’est donc en mettant en relief les ressources d’ingéniosité déployées par Urban pour composer un milieu productif et écologique (d’un point de vue communautaire, environnemental et artistique) que nous ouvrons l’espace du dialogue aux stratégies du « faire avec ».

L’art à la pioche chez Colette Urban

Les traits d’un éléphant – étrange, rêche, majestueux, matriarcal, menacé –, Colette Urban les a retrouvés dans la configuration géologique et sociale de Terre-Neuve, tout comme elle les a reconnus par ailleurs dans ses propres motifs migratoires. Ayant roulé sa bosse à travers le Canada depuis plus de trente ans, cette artiste a su préserver la mobilité qui lui était si précieuse en naviguant d’un contrat d’enseignement à un autre. C’est à l’occasion d’un poste à l’Université Mémorial qu’elle a découvert Terre-Neuve et surtout le lieu et la maison qui allaient l’y attacher : Meadows. Située dans un village du même nom, inhabitée depuis une trentaine d’années, cette maison dite « biscuit box house » s’est imposée à l’artiste, qui en fit son lieu d’ancrage et d’entreposage. La migration s’est poursuivie pendant quelques années, Meadows demeurant le port d’attache et, aussi, le point focal de son premier corpus terre-neuvien, une prodigieuse suite d’œuvres performatives et installatives intitulée Recalling Belvedere. Souvent autobiographiques, souvent carnavalesques, les œuvres de Colette Urban s’inscrivent résolument dans la mouvance d’une esthétique néo-dada où l’art et la vie se confondent. Elle collectionne, recycle, convertit ce qui lui tombe sous la main et fabrique des allégories de bric et de broc. Faisant écho à Trash/Stash, magasin d’occasions expérimental orchestré par Urban à Toronto dans les années 1970, l’espace domestique de Meadows regorge de structures associatives curieuses et extravagantes mettant en scène des objets trouvés et des souvenirs divers...(extrait)

ETC