Bien qu’elle occupe une place
grandissante au sein des priorités collectives, la pensée
écologique se trouve corrélativement confrontée,
dans son application, à la complexité du monde
contemporain et aux contingences particulières qui en
découlent. Délaissant quelque peu la visée
grandiloquente de remanier la société dans ses
fondements, l’écologie tend aujourd’hui à
insérer ses enjeux dans les paramètres systémiques
du moment – à travailler le système de
l’intérieur –, notamment par l’usage de
ses résidus excédentaires. Le recyclage, la
récupération et la réutilisation prennent alors
une ampleur qui dépasse la gestion résiduelle et la
consommation d’énergie pour comprendre le
détournement des traces culturelles en général.
Distancié de l’idéal
futuriste de Buckminster Fuller, de Paolo Soleri et autres grands
utopistes de l’ère moderne, l’art aux abords de
l’écologie tend aujourd’hui à ancrer ses
visées novatrices dans un contexte pragmatique et limitatif.
Adepte du « faire avec », cette mouvance artistique
entend configurer un nouvel art d’habiter dont le champ
d’action et d’ambition se restreint aux contingences du
quotidien. Les projets artistiques qui répondent d’une
pensée écologique se plaisent à saisir des
occasions tandis qu’elles leur passent sous la main, et à
extrapoler des idées grappillées dans le sillage de la
culture populaire et la consommation de masse. L’esprit DIY
(do-it-yourself) qui percole fréquemment à la surface de
ces tactiques cherche à promouvoir les principes de
débrouillardise, de polyvalence et de créativité
personnelle par le transfert du savoir faire et de la pensée
critique. C’est la créolisation et l’expansion des
possibles par le recyclage, le patentage et le rapiéçage
tout autant que la résolution ingénieuse de
problèmes épineux par des technologies
sophistiquées remaniées à des fins alternatives.
C’est aussi, dans bien des cas, l’ouverture de
l’architecture, du design, de l’urbanisme et de
l’ingénierie aux horizons non spécialistes
d’une écologie inclusive du socius et pratiquée au
jour le jour.
Ainsi, dans une veine plutôt
ludique, le duo T&T (composé des artistes Tyler Brett et
Tony Romano) tend à se projeter dans le futur, pour imaginer les
germes d’une réorganisation sociale dans le calme
post-traumatique de l’après-désastre
écologique. Entièrement configurés à partir
des traces résiduelles d’un modernisme apparemment
enseveli sous les décombres de ses actions passées, les
environnements architecturaux de T&T communiquent une
éthique autonomiste par leurs solutions patentées, ainsi
qu’une résilience microtopique centrée sur
l’acceptation du provisoire au jour le jour. Sans tomber dans un
ascétisme austère et réactionnaire, la
rhétorique récemment promulguée dans divers
projets éco-artistiques semble vouloir, par la restriction du
champ d’action, réduire corrélativement
l’empreinte écologique et reconnecter le champ
d’expérience à un horizon d’attente
jugé plus respectable – et atteignable –
que celui des anciennes utopies mégalomanes. Suivant leur
diaspora environnementale, les nomades qui animent les paysages de
T&T sont unis par la nécessité primordiale de
développer des modes ingénieux d’adaptation sur
fond de paysages profondément perturbés. Tels des
chiffonniers de l’avenir, les troubadours et autres personnages
quasi-médiévaux qui peuplent ces paysages de demain
retapent de vieilles Camaro décaties et des dômes
géodésiques en habitations précaires ou encore en
réservoirs de biogaz. Les œuvres graphiques de T&T
reprennent donc des clichés culturels pour en faire des motifs
d’arrière-garde écologique dans un monde
post-consommatoire, où ils deviendraient autant de...(Extrait)
.
ETC