Flußgeist : l’esprit du réseau. Sous la pulsion de ce thème, l’artiste Grégory Chatonsky présentait ce printemps à Montréal ses œuvres, qui se construisent par le Web. Dans ce travail, l’artiste met en jeu l’omniprésence du médium dans nos quotidiens intimes et professionnels, ses incidences sur nos modes communicationnels et relationnels. Chatonsky a conçu son exposition comme un dispositif dialogique où chaque œuvre participe d’une polyphonie sensorielle qui rejoint la dynamique du flux, fonction vitale du projet. Ce concept se déploie ici dans le flot incessant des contenus audio-scripto-visuels qui traversent le réseau numérique. L’exposition est d’envergure, constituée de dix œuvres, ouvrant sur de multiples avenues réflexives. Sa revue appelle ici un regard plus conceptuel que descriptif, qui s’attachera aux modalités transitoires et translatives des œuvres et à leur portée transformatrice.

La génération comme trans-action

La génération est un moteur fondamental du projet, se faisant surtout combinatoire, alliant le texte à l’image selon des paramètres qui corrèlent les éléments à partir de mots-clés. Le programme infiltre le Web, notamment Twitter, Flickr, Google et Yahoo, détournant des fragments textuels, visuels et sonores qui y circulent pour effectuer un montage en temps réel, dans l’environnement galerie. Mue à la fois par des principes régulateurs et aléatoires, cette cohabitation furtive de contenus distants mais potentiellement compatibles génère des fictions non narratives, qui ne font sens que dans cet espace interprétatif appartenant aux regardeurs. Labile et hautement subjective, l’œuvre se crée dans un mouvement perpétuel qui met en abyme ses occurrences et ses possibles sémantiques. La technicité constitutive de l’art génératif se fait ici étonnamment discrète. L’artiste a dissimulé son attirail technologique pour ne faire place qu’à l’image et à l’expérience du réseau. De sorte que le regardeur se trouve immergé dans un flot perceptif chargé d’affects, restituant un monde familier, celui des réseaux sociaux du Web et ses multiples applications, malgré la déroute qu’engendrent les tractations intensives entre les divers médias. Le concept de remédiatisation3 permet de comprendre ce mouvement oscillatoire entre immédiateté et hypermédiateté, rendant une certaine réalité mais instituant une distance par rapport à celle-ci, sous l’action tangible de la médiation technique. Cette théorie s’attache aussi à illustrer comment un nouveau médium reconduit le fonctionnement des précédents, dans une dialectique qui lui est propre. Cette dynamique a cours dans le travail de Chatonsky, qui présente des attitudes littéraires et cinématographiques dans ses mécanismes fictionnels et projectifs – relevant par ailleurs du récit et de l’intrigue –, voire même performatives, par sa présence spectaculaire et momentanée. Dans Traces of a Conspiracy (2006), un texte est généré et associé à des images de Google Maps, provoquant une énigmatique poursuite planétaire. Dans Peoples (2007), l’écriture générative se jumelle à des images saisies sur Flickr pour créer des biographies imaginaires. La figure du livre est nettement convoquée, mais sous une forme délocalisée, délinéarisée. Le registre (2007) présente une série de livres issue d’une production illimitée, qui se constitue...(extrait)

ETC