C'est en ces termes que Foucault décrit la convenientia, une des quatre articulations de la ressemblance, c’est-à-dire de la représentation – « qu’elle fût fête ou savoir », au XVI siècle. Je prends la liberté aujourd’hui de proposer que la série « Bords de mer », de Luc Courchesne, la première que l’on voyait en entrant chez Pierre-François Ouellette, est convenante, en ce sens que deux choses s’y rencontrent et communiquent un mouvement.
Dans une entrevue, Courchesne expliquait qu’après avoir réalisé des photographies panoramiques avec son Panoscope (appareil qu’il a conçu à la fin des années 1990) – au centre desquelles il semble suspendu entre deux mondes, comme devenu lui-même intermédiaire, voire interface –, il s’est demandé ce qu’il y aurait de plus intéressant à capter dans une image vidéo. Quelle serait la frontière la plus fluide, quel serait le seuil le plus fertile ? L’idée du « bord de mer » lui est alors venue, avec sa rencontre d’eau et de terre, avec son mouvement à la fois répétitif et différent. Ainsi, du corridor fixe offert par les photos qui nous donnait accès à d’autres gens, d’autres lieux – de l’« autre côté d’une psyché» – en passant par l’artiste, nous nous trouvons, dans cette série vidéo entamée en 2007, devant un tableau dont nous observons la surface mouvante et mutable (grâce à une manivelle).
Durant ses années de formation, Courchesne a été nourri par le travail de cinéastes expérimentaux, entre autres Michael Snow et Hollis Frampton, qui avaient choisi de s’éloigner du cinéma narratif traditionnel pour explorer de nouvelles voies d’expression et de communication. Cherchant à son tour à engager le spectateur plus directement, il commence à créer des œuvres interactives dès la fin des années 1980. Il élabore par la suite le Panoscope, une technologie immersive qui propose des dispositifs dans lesquels le public est invité à intervenir pour influer sur le déroulement de l’histoire. Le sujet spectateur est d’ores et déjà au centre de toutes ces œuvres, qu’il s’agisse de portraits ou de paysages.
Le caractère introspectif de la série « Bords de mer » est activé par le centre de l’image, semblable à un œil qui nous observe et nous aspire tout à la fois. Ce centre – en fait, l’emplacement de l’appareil et de l’artiste qui l’actionne – était déjà visible dans les photographies. Toutefois, ici, dans ces images captées à travers le monde, nous sommes davantage interpellés, peut-être en raison de l’agitation réelle qui s’articule autour d’un noyau stable, particulièrement visible dans des œuvres comme 2007/10/21 – Ocean Beach, San Francisco, Californie et 2008/06/16 – Kujukurihama, Chiba, Japon. Un curieux échange, induit également par le son des vagues, se produit en cours d’observation : cet œil, à la fois centre du monde et place de l’artiste, devient notre porte d’entrée. Le balayage superficiel du départ se transforme en exercice mental chez le spectateur, en médiation concentrée sur un point fixe dans le frisson du monde.
Une deuxième série, photographique celle-ci et intitulée « Nocturnes », nous entraîne du côté du non-lieu et de l’imaginaire. Ici, le centre s’éclipse pour ne laisser subsister que des traces de lumière, autant de preuves de vie, sur le pourtour de l’image : c’est le quasi-repos de l’œil qui veille au grain (photographique). Sans les titres descriptifs, qui semblent nommer le cadre du rêve, il serait fort difficile de déterminer l’origine des images.
Dans une dernière salle nous est offerte l’œuvre intitulée Icônes, une co-création signée Marie Chouinard et Luc Courchesne, des connaissances de longue date puisque la chorégraphe montréalaise figurait déjà dans Marie à New York, un portrait vidéo de Courchesne datant de 1982. Sur le mur de gauche est projetée l’image d’un « homme » à laquelle répond celle d’une « femme » sur celui de droite, toutes deux captées par le Panoscope (l’œuvre existe également dans une version diptyque). Mark Eden-Towle et Carol Prieur, fidèles et splendides interprètes de la Compagnie...(extrait)

ETC