Contrairement à la représentation commune, voulant que l’architecture n’existe que sur des fondations solides selon des structures de métal, de béton ou de bois, l’Histoire montre que l’architecture se réalise plus souvent par des idées, elles-mêmes critiques d’autres idées. L’architecture relève d’abord d’une culture de la virtualité : phénomène que ne sauraient démentir les milliers de projets conçus chaque année à l’occasion de concours de par le monde. Jamais construites en l’état, parfois sous d’autres formes, ces architectures n’en perdent pas pour autant toute valeur dans la constitution des imaginaires collectifs : elles transitent dans l’espace de la critique; les architectes s’en nourrissent, à défaut d’en vivre décemment, elles constituent ce que l’on pourrait appeler, pour faire écho aux jeux savants de l’OULIPO, des « architectures potentielles ».
Toutefois, en tant que projet, l’architecture est d’abord cette forme d’anticipation que le psychosociologue Jean-Pierre Boutinet, dans son incontournable Anthropologie du projet (1990), a fort justement qualifiée d’« anticipation opératoire de type flou », par opposition au but, à l’objectif ou au plan (celui de l’urbaniste ou de l’ingénieur, par exemple), qu’il qualifie de type rationnel. C’est de ce débordement de la rationalité qu’il convient de se saisir, pour comprendre cette dimension critique, qui scande l’histoire. Qu’il s’agisse d’utopies, de manifestes ou de fictions spatiales, nous voudrions esquisser ici quelques principes, pour éclairer, en lumière inversée, le mythe de l’éternel retour des visions du futur, lesquelles sont souvent des relectures du passé, des « manifestes rétroactifs », pour employer l’expression forgée par Rem Koolhaas, architecte phare de notre hypermodernité.
Réglons d’emblée la question des directions actuelles de l’architecture, en confirmant que dans ce domaine, comme dans bien d’autres, la déferlante des questions environnementales le dispute au tsunami des technologies numériques et que, ce faisant, la responsabilité le dispute à la créativité. Les jeunes architectes semblent encore partagés entre les promesses de l’architecture algorithmique et les devoirs de l’architecture écologique, en une parfaite double injonction contradictoire : i) une injonction à créer toutes les formes possibles sans trop d’égards pour leur constructibilité (puisque la technologie fera le reste), et ii) une injonction à ne plus créer quoi que ce soit, car cela pourrait aggraver le déséquilibre écologique. Comme si cela n’était pas déjà propice à la schizophrénie, il faut aussi tenir compte d’un arrière-plan patrimonial, que j’hésite à nommer une injonction, bien qu’il soit marqué par l’ambivalence, puisqu’il semble de plus en plus conflictuel dans la pensée actuelle. Faut-il imposer le patrimoine d’aujourd’hui au patrimoine de demain, sous prétexte que l’on ne sait pas à priori ce que sera le futur ? C’est peut-être dans de telles contradictions que se régénère la crise de l’anticipation.
De fait, on ne saurait penser l’anticipation sans penser la critique, pas plus que l’on ne devrait penser le projet sans ses images et sa visibilité. Certes, les productions discursives sont telles que de récentes compilations anthologiques montrent une activité réflexive se comparant avantageusement à un domaine comme la médecine, mais se distinguant nettement d’un domaine comme l’ingénierie, plutôt muette, tant elle semble assurée de ses principes. Toutefois, si l’architecture, comme l’opéra, vient avec le texte, sa capacité d’anticipation se réalise d’abord dans la constitution d’une image du futur. Paradoxalement, son pouvoir critique n’est pas toujours dirigé dans le même sens historique, en un mouvement proactif des Anciens contre les Modernes, car il n’exclut jamais la récursivité ou les rétrospectives, voire les rétroactions.
Pour s’en convaincre, il n’est pas inutile de refaire le tour de l’Île d’Utopie de Thomas More (1516). À strictement parler, il ne s’agit pas d’un projet architectural, contrairement à la Thélème de Rabelais, par exemple, mais il appert que certaines des caractéristiques de l’Île d’Utopie permettent de repérer, voire de constituer un schème général de l’anticipation architecturale, quand celle-ci se veut critique d’un ordre établi. On y retrouve généralement un...(extract)
ETC