Le mythe hésiodique raconte que Pandore, qui avait reçu des dieux la beauté, la grâce, l’habileté manuelle et la persuasion, était dévorée de curiosité, de mensonge et de fourberie. Cette tendance malsaine l’avait poussée à ouvrir la célèbre jarre d’Épiméthée libérant, du coup, tous les maux qu’elle contenait. Le mythe de Pandore envisage donc la curiosité comme un désir pervers qui pousse le curieux à connaître l’interdit. Bien qu’elle puisse aussi être jugée positive, en tant qu’elle contribue à la connaissance et au progrès, la curiosité oscille historiquement entre ces deux tendances, à la fois rétive et édifiante1. D’une manière ou d’une autre, elle demeure toujours transgressive, puisqu’elle implique la poursuite de quelque chose au-delà du connu et qu’elle tend à manifester de nouvelles réalités et identités. Elle appelle une transgression double, une violation ontologique et un dépassement des frontières traditionnelles. Le cabinet de curiosités participe incontestablement de cette transgression. Il est l’héritier du studiolo qu’on retrouve en Italie à la Renaissance. Le studiolo était un espace attenant au palais ou à la villa où on réunissait une collection de tableaux allégoriques, marqueteries en trompe-l’œil, cartes géographiques, manuscrits et objets de culte, bref tout un éventail d’artéfacts qui concouraient à faire de cet espace un lieu de réflexion capable de transporter son utilisateur à l’extérieur de soi. Au XVIe siècle, le cabinet de curiosités devient un microcosme, par le biais de la collection on aspire à transpercer les mystères de l’univers. Le cabinet des sciences institué par Colbert sous Louis XIV partage, à ses débuts, ce désir d’être transporté hors de soi ; il est une distraction princière et ne relève pas du cursus académique officiel. D’ailleurs, jusqu’à la veille de la révolution, le statut des sciences physiques reste ambigu entre divertissement et matière d’enseignement ; les cabinets de curiosités et des sciences en témoignent2. Si certaines collections ont une vocation encyclopédique – les collections de médecins et des apothicaires se voulant des lieux d’étude et de recherche – les cabinets, en général, reflètent avant tout l’esprit de leur créateur. Les collections princières sont des signes de pouvoir et de prestige et les collections d’amateurs sont des véhicules de reconnaissance sociale. Dans un cas comme dans l’autre, le cabinet viole les frontières culturelles et remplace des valeurs publiques par des significations idiosyncrasiques. Aussi, chaque objet de la collection devient un artéfact, objet dont la seule fonction est d’être regardé3. Au cours du XVIIIe siècle, les cabinets cèdent peu à peu le pas aux grandes collections spécialisées.Le travail de Domingo Cisneros, et particulièrement le projet CREAF (Centre de recherche et d’expérimentation des arts forestiers), participe de l’esprit du collectionneur, mais aussi du scientifique. Il emprunte au cabinet de curiosités – ainsi qu’au codex – certaines structures épistémologiques. Toutefois, il en détourne et en subvertit les fonctions et les enjeux idéologiques, renversant l’eurocentrisme qui le caractérise historiquement. Le CREAF a été mis sur pied au début des années 2000 par le Groupe Territoire culturel installé dans Lanaudière, à Sainte-Émélie-de-l’Énergie. Le CREAF est engagé dans la recherche de solutions durables et originales face aux défis que posent la crise forestière actuelle et le paupérisme, culturel et social, de certains milieux ruraux québécois, notamment la Matawinie. Il s’agit d’un laboratoire en nature qui propose l’invention de nouvelles formes d’art et d’artisanat ainsi qu’une gamme de produits fabriqués à partir de végétaux indigènes délaissés par l’industrie forestière (et donc généralement considérés comme des mauvaises herbes) de déchets et de résidus de l’exploitation4. La démarche implique l’expédition, l’enquête, la collecte, l’observation, la conservation et l’inventaire typiques du cabinet de curiosités. Le CREAF dispose d’un système d’archivage électronique des connaissances recueillies. Ce système d’archivage, entièrement numérique et disponible en ligne, se déploie en collections thématiques et inclut L’Herbier Matawin, constitué à la manière d’un codex et consacré à la flore sauvage et à ses possibles utilisations artistiques. Les recherches du CREAF ont permis, par exemple, de mettre au point une argile végétale entièrement naturelle et dont les applications artistiques sont nombreuses ; Cisneros y recourt dans son installation intitulée La Reconquête (2008); nous y reviendrons. D’autres expérimentations ont mené à la fabrication de produits commerciaux tels que la tisane Anneda, offerte au public à l’occasion des soirées d’ouverture de l’Espace 400, lors du 400e anniversaire de la ville de Québec (2008), en guise de geste d’hospitalité. Médication traditionnelle autochtone, cette tisane aurait, semble-t-il, protégé Jacques Cartier et ses hommes du scorbut...(extrait)
ETC