Dans la vaste histoire de la collecte du
monde depuis l’Antiquité, le cabinet de curiosités
est un moment clé. Considéré comme
« l’ancêtre prérationnel » du
musée, le cabinet fait son apparition au XVIe siècle et
coïncide avec une ambition propre à son
époque : celle de rendre compte de la diversité du
monde et de son exploration. Les objets dont il fourmillait alors
provenaient de contrées lointaines et ceux-ci se retrouvaient
disposés dans un espace sans cloisons. Leur classement
était le résultat d’un déploiement
prodigieux, car avec la constitution d’ensembles importants, les
faisceaux d’ordonnances devenaient une nécessité
pour gérer la quantité d’objets rassemblés.
Les rapprochements, la ressemblance et l’identification de
dénominateurs communs étaient alors les signes du savoir,
tout comme l’était l’habileté à
créer des rapports inusités. Ainsi, sa virtuosité
consistait principalement à donner un ordre aux choses,
disposant ses myriades de spécimens dans un arrangement
où les uns découlaient des autres.
Le cabinet de curiosités est d’ailleurs vu comme un point
de départ pour étudier les rassemblements d’objets
qu’ont réalisés nombre d’artistes. Une
analogie peut être tracée avec
l’irrationalité des agencements et l’exploration
formelle des matériaux que l’on y retrouve. S’il est
d’abord repris comme dispositif de présentation (notamment
avec les premières expositions surréalistes4), il est par
la suite utilisé comme sujet. C’est le cas des xuvres qui
se présentent sous forme de collections et de musées
fictifs, qui mettent de l’avant des systèmes
d’organisation ou qui usent de vitrines de conservation. Certains
d’entre eux convoquent directement le cabinet des
merveilles ; c’est le cas, entre autres, des collages de
fragments d’objets de Joseph Cornell, qu’il faisait tenir
dans de petites boîtes, de Mark Dion qui, suite à la
conduite de véritables fouilles, expose dans des cabinets les
matériaux excavés, ou encore, de Thomas Grünfield,
qui combine différentes parties d’animaux
naturalisés dans sa série des Misfits et qui rejoint
l’imaginaire de la curiosité dans lequel on retrouvait ce
type de spécimens contrefaits. Plus près de nous, citons
les exemples de Jérôme Fortin, avec ses accumulations de
sculptures réalisées avec des matériaux anodins et
mises sous vitrines, et relevons la pratique de Claudie Gagnon, dont
les étalements prodigieux d’objets nous mènent dans
le registre du merveilleux. Ce qui fascine dans leurs xuvres,
c’est l’inattendu des combinaisons et les accumulations
qu’autorise une telle référence où le
principe de l’association libre a cours.
En fait, les artistes sont les premiers à retourner à la
forme expérimentale de la collection telle qu’elle
s’est manifestée dans les cabinets de curiosités.
Et dès le milieu des années 1980, nous pouvons recenser
le cas d’expositions d’art contemporain qui en examinent le
motif dans les xuvres. Ce fut le cas notamment de la commissaire
italienne Adalgisa Lugli qui, dans cette perspective, a
réalisé une exposition intituléeWunderkammer dans
le cadre de la 42 e édition de la Biennale de Venise (1986),
où elle mettait en parallèle la création
contemporaine avec les...(extrait)
ETC