Le cabinet des merveilles impliquait, différemment à la Renaissance puis à l’époque classique, l’inscription des objets qu’on y conservait à l’intérieur de tout un réseau sémantique qui le reliait au monde, ainsi que l’a montré Foucault. Tantôt offert au spectacle, à la « montre », comme c’était le cas au XVIe siècle, tantôt compris dansl’étalement des choses en galeries, en tableaux, en grandes classifications, au XVIIe siècle, l’objet, qu’il fût curiosité, merveille ou spécimen, s’inscrivait dans un contespécifique de connaissances et de savoirs, et ultimement, dans un grand ordre cosmique.Affaire de désir, de convoitise, que le cabinet du collectionneur, qui atteignait parfois des dimensions qu’on qualifierait aujourd’hui de muséales, mais aussi recherche d’exhaustivité, de totalité, d’universalité des cabinets du XVIIe siècle, qui allaient du monstre produit par la nature aux antiques, aux monnaies, aux reliques et jusqu’aux oeuvres d’art. Car l’oeuvre d’art figurait au nombre des merveilles que l’on thésaurisait, impliquant ainsi le cabinet de l’amateur en tant que genre supérieur de savoir, puisqu’il s’incorporait tous les objets possibles appartenant à toutes les catégories déjà existantes ou imaginables.
L’« auteur » du cabinet acquérait ainsi un statut sans égal. Posséder ce qui était rare, ce qui était beau, des objets qu’étudiaient les chercheurs, des reliques vénérées de l’Antiquité ou celles sacrées des saints ; tout cela lui faisait croire qu’il était aussi singulier que ses pièces, aussi remarquable que ses chefs-d’oeuvre, aussi savant que les doctes, aussi estimable, en somme, que ne l’étaient ses collections.
Ainsi, les naturalia, les merveilles de la nature et les artificialia, les trésors de l’art se trouvaient inscrits dans ces cabinets anciens. Parmi les objets exposés, certains, souvent trouvés dans la nature, y annonçaient presque les objets trouvés des surréalistes. Point n’est besoin d’être un exégète du ready-made pour reconnaître un caractère consécratoire, analogue au geste de l’amateur érudit de la Renaissance, dans celui de Duchamp. Le premier recueille et interprète sa trouvaille dans un contexte magico-scientifique en l’intégrant dans son cabinet, le second attribue arbitrairement à un objet trivial le statut d’oeuvre d’art, et fait de cette sélection et de l’insertion de cet objet dans un contexte d’exposition un geste qui va redéfinir la nature du travail artistique au début du XXe siècle.
Attardons-nous à l’étrange et paradoxale prédilection de ces fétichistes que sont, encore aujourd’hui, les collectionneurs. La collection, bien qu’elle se nourrisse insatiablement des pièces qu’elle rassemble et célèbre, ne se réduit pourtant pas aux seuls objets mis sous nos yeux. Qu’il s’agisse du collectionneur de cartons d’allumettes, de capsules de bouteilles de bière ou du philatéliste, tous amateurs d’objets manufacturés, ou de celui qui recherche des spécimens naturels rares, d’anciens artéfacts ou même des xuvres d’art ayant un trait commun, pour lui l’unicum exemplum ne saurait réellement exister que dans une perspective chiasmatique. Il sera fatalement avalé par un environnement, une série, un classement, une démarche et cela ira jusqu’à l’histoire même de sa collection; et la pièce unique rehaussera la valeur de ladite collection et en soulignera la rareté, ce double circuit exaltant, ultimement, le prestige de leur propriétaire. Retenons aussi que c’est arbitrairement que le collectionneur se donne un objectif ou, devrait-on dire, une intention et que, par définition, sa collection est sans limites...(extrait)

ETC