Il y aurait plusieurs manières d’aborder une réflexion sur le géographique et le théâtral, notamment par la simple circulation des spectacles, qui trace une cartographie à l’échelle mondiale et nous ouvre de plus en plus à une culture commune. À l’instar du cinéma et de quelques artistes contemporains, nous pouvons en effet suivre dans le monde entier les productions de Lepage, Dumb Type, Romeo Castellucci, Bob Wilson, Peter Sellars, Peter Brook, Marthaller, Arianne Mnouchkine… En fréquentant les grands festivals, on constate combien la particularité locale est sous-représentée au profit d’œuvres s’inscrivant dans une circulation internationale. Paradoxalement, ces dernières contribuent à créer une sorte de culture mondialisée tout en revendiquant une appartenance géographique en guise d’identité. C’est à Montréal que j’ai découvert l’italien Romeo Castellucci ainsi que le Polonais Warlikowski (mettant en scène la Britannique Sarah Kane). Le FTA, comme de nombreux festivals, se veut en effet un état des lieux de la création théâtrale internationale, où l’on peut voir des spectacles en langue originale et avoir ainsi un aperçu de la création contemporaine étrangère. Or, j’ai pu voir les mêmes spectacles à Montréal, Paris, New York, Bruxelles, Tokyo, etc. Il y aurait à creuser cette culture particulière, mondialisée, qui se tisse, se lisse, et s’impose alors autour de ces quelques grandes messes. Je m’intéresserai plus au géographique comme thème, stimulus, reflet, questionnement à travers quelques créations qui émargent de compagnies appartenant justement à cette culture des festivals, et se produisant donc dans les capitales du monde entier.
L’œuvre de Robert Lepage serait bien sûr à mettre en premier plan : ses créations sillonnent la planète, tout en mettant en abyme ces voyages mêmes, ces circulations, pour reprendre le titre d’un de ses spectacles, et en explorant précisément la question de l’appartenance culturelle via l’appartenance géographique. L’univers de Lepage repose sur la rencontre de l’étranger et les rêveries qu’elle provoque, mais aussi les voyages qu’elle initie. La plupart des héros lepagiens sont des individus en formation, voyageant loin de chez eux qui, tout en découvrant avec naïveté des cultures autres, se découvrent eux-mêmes. La différence culturelle, chez Lepage, devient vectrice de rêve et d’imaginaire. S’il a voulu enfant faire des études de géographie, c’était notamment pour la puissance de rêve que provoquait la simple vue d’un Atlas (et l’on retrouvera carte du ciel, carte routière, carte cosmique dans ses spectacles, le microcosme se mêlant au macrocosme, avec pour point de jonction l’individu). Le sujet des pièces va donc souvent porter sur le voyage, la rencontre, le trajet et le paysage traversé. Matériellement, la carte routière des É.-U. est l’un des deux points de départ du spectacle Circulations (1984). Visuellement et symboliquement, elle évoque le voyage, les routes, le parcours géographique que va faire la protagoniste traversant ce pays. Élément visuel, elle se déploie au fur et à mesure du voyage, mais va aussi suggérer, par ses tracés mêmes, des vaisseaux sanguins; piste du suicide par coupure des veines. Traversée d’un continent, puis, en 1988, choc des plaques tectoniques (mouvement géologique qui traduit les mêmes errances ou quêtes géographico-ontologiques dans le spectacle du même nom). Onze ans plus tard, ce sera à l’échelle de la planète que la fable se déploie : Zulu Time est un spectacle qui repose avant tout sur cette circulation mondialisée via les aéroports internationaux. Le code international zoulou y devient un nouvel espéranto, les cartes se multiplient en même temps que les solitudes se croisent et que les fuseaux horaires s’emballent, se télescopent. On joue souvent sur le décalage horaire dans La face cachée de la lune (2000), comme dans le film (1998) : les terroristes ont réglé leur bombe à l’heure d’Osaka croyant se baser sur celle du Québec. Le réveil était en fait réglé sur l’heure japonaise, l’un des terroristes voulant savoir l’heure qu’il était là où travaillait son amie. Explosion du temps et de l’espace dans ces séduisantes sensations d’illusions, ces raccords, ces liens qui se font. La géographie est donc à la fois voyage et formation, onirique et visuelle. Elle se traduit par de nombreuses projections de cartes, de panneaux de circulation, pour vite devenir carte métaphorique, le tracé de la route rejoignant le geste du calligraphe ou du tatoueur; et on a alors la sensation que le dragon bleu serait le nom d’un nouveau continent en même temps qu’une métaphore de la violence interne de chacun, du choc de ses propres plaques tectoniques. Il n’est pas surprenant alors que Lepage ait mis en scène La vie de Galilée, de Brecht (1989), concernant la querelle sur la place de la Terre et du Soleil dans l’univers, qu’il ait conçu en 2000 La face cachée de la lune, où la course vers la Lune rejoint une épopée plus intime, familiale, avant d’aborder aujourd’hui un spectacle questionnant l’identité via la voix, Lipsynch, ce qui ne fait que prolonger les questionnements culturels, via le géographique.
Plus virulent, mais sur un même terrain, l’Argentin Rodrigo Garcia se fait témoin et critique d’un univers mondialisé qui se moque des appartenances et réalités géographiques. Chacun de ses spectacles étrille et met en procès notre société de consommation mondialisée, en poussant à l’extrême nos rituels et formatages consuméristes (Ikéa, Maradona, la carte Visa sont des divinités récurrentes chez Garcia). J’ai acheté une pelle chez Ikéa pour creuser ma tombe, L’Histoire de Ronald, le Clown de McDonald, Jardinage humain (2003) ou Balancez mes cendres sur Mickey (2007) soulignent à quel point nous achetons les mêmes choses en de nombreux points du globe, comme peut le faire un Wajdi Mouawad dans Assoiffés (2008), quand il fait dire à son jeune protagoniste en colère qu’on s’ikéatise, se walmartyrise, etc.
Voyages, achats, solitudes, habitudes, les spectacles deviennent révélateurs des mutations et de la progressive globalisation. Ils peuvent aussi mettre en lumière l’émergence de nouveaux comportements. Je pense particulièrement à Airport Kids, spectacle de l’Argentine Lola Arias et du Suisse Stefan Kaegi, sur les enfants des lycées internationaux, vivant à l’échelle de la planète, représentants d’une troisième culture internationale qui se moque de l’appartenance géographique.
Après avoir mis en scène Mnemopark, spectacle présentant dans le monde entier (dont Montréal) la Suisse, plus vraie que nature, à travers 37 mètres de maquettes des Alpages, filmés et traversés par des trains électriques, manipulés par des retraités fous de modélisme, Kaegi questionne l’appartenance et le géographique à une plus grande échelle. Ici, il s’agit de faire jouer, parler, témoigner des jeunes d’un lycée international de Lausanne, toujours en transit d’un pays à l’autre, parlant plusieurs langues, sans attaches, avec le monde pour échelle et les grandes marques pour valeurs. Comme si les héros lepagiens avaient eu des bébés dans les aéroports de Zulu Time et qu’on allait les interroger ! L’appartenance culturelle d’origine demeure, mais elle est moins contagieuse. Elle se métisse largement avec l’anglais, et la notion d’étranger se perturbe, au profit d’une sorte de consommation globalisée qui tiendrait lieu d’identité : « [...] ces enfants...(Extrait)

ETC