Bamako,
capitale du Mali, qui accueille depuis 1994 une biennale internationale
de la photographie principalement initiée et dirigée de
l’extérieur est devenue, envers et contre tout, la vitrine
de toute la photographie du continent africain. Cet article a pour
objectif de réfléchir sur la façon dont les
photographes bamakois et tous ceux qui prennent part à cet
événement concilient des réalités parfois
fort éloignées les unes des autres : les
réalités locales, la débrouille au quotidien et
les réalités du marché de l’art occidental,
un marché qui leur échappe totalement et aux exigences
duquel ils sont tenus de se plier s’ils veulent s’ouvrir
à la scène internationale.
Commençons par
quelques mises au point. Si la photographie africaine est la
photographie produite par des Africains, c’est-à-dire des
personnes nées et exerçant en Afrique, la photographie
africaine contemporaine, elle, semble recouvrir plusieurs
réalités complexes qui restent à définir.
Pour les collectionneurs et les marchands d’art (originaires en
majorité des pays du Nord), elle correspond surtout à la
photographie de studio en noir et blanc des années
d’indépendance (1960-70), incarnée par le
photographe malien Malick Sidibé, qui s’est vu
décerner en 2007 le Lion d’or de la biennale d’art
contemporain de Venise. Pour les critiques et les commissaires
d’art contemporain, elle doit au contraire chercher à
rivaliser avec les créations les plus contemporaines du monde
occidental, portée par une jeune génération
d’artistes souvent issus de la diaspora. Des expositions
manifestes comme Snap Judgments (2006), ou encore les Rencontres de Bamako, depuis leur changement de
direction artistique en 2000, privilégient cette tendance,
encore sous-représentée sur le continent. Bien que dans
certaines grandes villes d’Afrique, existent désormais des
centres d’art (comme le Centre for Contemporary Art à
Lagos) et des écoles très dynamiques (comme le centre de
l’association CFP à Bamako) où
s’épanouissent de nouveaux talents qui désirent,
depuis chez eux, conquérir le marché de l’art
international.
Les origines de la
photographie africaine remontent aussi loin que l’invention du
médium lui-même. Dès la deuxième
moitié du 19e siècle, plusieurs villes portuaires d’Afrique voient se
développer une pratique commerciale qui va
s’accroître durant toute la période coloniale,
malgré un contexte de censure qui contraint bon nombre de
photographes africains à exercer dans la clandestinité,
quand ils n’ont pas l’opportunité de
« collaborer » avec le gouvernement colonial en
place. Durant les années d’indépendance (1960),
parfois avant, selon les pays, le secteur photographique
s’épanouit et se diversifie avec le développement
de la presse. Pourtant, encore à la fin des années 1980,
l’Afrique reste, aux yeux de l’Occident, le
« continent aveugle » qui va progressivement,
sortir de cette cécité… Ou n’est-ce pas
plutôt l’Occident qui, progressivement, va recouvrer la
vue ?
Il y a une quinzaine
d’années, la « photographie
africaine » émerge donc en Occident, principalement
sous les traits de deux portraitistes maliens, Seydou Keïta et
Malick Sidibé. Depuis, une littérature aussi
abondante qu’inégale a relaté, sous toutes ses
coutures et dans toutes les langues, la vie et l’œuvre des
deux photographes.
Découverts,
pourrait-on dire presque par hasard, Seydou Keïta et Malick
Sidibé ont été présentés au monde
comme les « pères de la photographie
africaine », ce qui, d’un point de vue historique, est
un non-sens. La photographie était une pratique
déjà bien établie à Bamako et dans
d’autres régions d’Afrique, quand Keïta
(c.1921-2001) et Sidibé (né en 1936) ont percé sur
le marché du portrait. Et bien qu’ils soient tous deux de
très grands photographes, ils ne sont pas si uniques qu’on
ne le prétend, leur style non plus. Le fait de revendiquer leur
singularité a eu pour principal effet de faire grimper leur cote
sur le marché, la plus élevée, à
l’heure actuelle, pour des photographes africains.
Actuellement, la
situation est la suivante : quelles que soient leurs
spécialités, les photographes africains exercent dans une
plus ou moins grande précarité et donc, pour
espérer développer leur activité, ils
dépendent du marché extérieur et de son bon
vouloir. Cette réalité économique conduit le
marché de l’art occidental, en position de force, à
« fabriquer » une photographie africaine qui
réponde d’abord aux intérêts des biennales,
des galeries et des collections : une photographie qui...(extrait)