La Terre est bleue comme une orange », a écrit Paul Éluard. Et c’est au même fruit, identique par la forme mais la couleur en moins, que l’ont comparée les premiers astronautes à en avoir pris une distance suffisante, en orbite, coupés pour un temps et pour une rare fois de notre espace fondamental d’habitation. Le fait, du coup, de cette convergence de perceptions a élevé le poète français au rang de visionnaire et a fait de la poésie un art divinatoire. Mais cette mise à distance qui rend possible une telle appréciation poétique est aujourd’hui à la portée de tous, de façon virtuelle, grâce à un petit instrument, appelé GPS, que l’on peut traduire en français par les termes, au choix, de « système de positionnement mondial » ou encore, pour respecter le sigle, de « Géo-Positionnement par Satellite ». Plus encore, et c’est en cela que la différence demeure énorme, ce qui est vécu dans cette mise à distance virtuelle, par adjuvant, pourrait-on dire, c’est un regard satellitaire sur sa position propre, son lieu à soi, au sein de la planète, par positionnement projeté. L’expérience est donc vécue dans un espace reconstitué, donnant une idée précise de son lieu, jeté sur le fond d’une carte terrestre réduite à des artères, rues, routes, autoroutes. Et cette information, demandée et donnée, est aussi soumise au temps précis de cette position. Car il est notable que celui qui en requiert l’assistance, celui qui le consulte, le fait en fonction d’un déplacement probable et, souvent, à effectuer dans un avenir immédiat. Le GPS répond à la question du lieu où on se trouve en fonction de celui où l’on désire aller, ou vice versa, dans le cadre d’un périple qui se déploie dans un temps donné.
Le petit appareil nous révèle en plus que nous sommes toujours positionnés en quelque lieu, en une place relative dans une pérégrination, saisis entre le lieu où l’on s’achemine et celui dont on vient. En un mouvement relatif et incertain que l’on nous transmet par saccades, sur un écran luminescent. En bref, l’engin nous rassure : nous sommes toujours en quelque lieu et donc, partant, quelque part. Nous sommes en un point singulier, trahis par cette flèche qui oscille, singularisés au milieu d’autres déplacements, individualisés, reportés sur une carte active et mouvante, suivis par cette étoile céleste et d’origine humaine, sis au sein d’un tracé à dessiner, et qui se déplie et dévoile pour peu que l’on bouge. Nous avons, en quelque sorte, notre étoile propre, un œil divin nous suit et nous dirige. L’œil de l’homme plutôt, qui a sans doute remplacé celui de Dieu, nous aide dans notre chemin et nos parcours. Il faudrait d’ailleurs, au moment où l’on consulte cet apparatus de présence, lever bien haut la tête car, si les informations s’inscrivent sur l’écran, elles viennent d’en haut en réponse à celles qui furent envoyées d’en bas, de notre point d’emplacement.

Vision planisphérique

Cet appareil ouvre surtout sur un nouveau registre de la vision. Il ne s’agit plus pour nous de voir, grâce à son assistance, sur un mode horizontal, avec variantes en plongée ou en contre-plongée. Il n’est plus question d’une vue limitée par le relief et les accidents géographiques nuisibles. Ces angles de vue étaient ceux de bipèdes, de terrestres, de rampants. Ils conditionnent et ont conditionné notre mode usuel de vision. Avec le GPS, nous entrons dans une nouvelle ère. Une ère où entrent en jeu balayages et mapping, cartographie et mesure des itinéraires, saisie du monde dans sa totalité.
De cette nouvelle ère de vision, nous avons eu un bel exemple avec une œuvre à la cohérence et au parcours magistraux. Il s’agit de celle de Bill Vazan. Le 13 août 1969, il met, avec l’aide de Ian Wallace, le « Canada entre parenthèses », l’un tirant un trait à Paul’s Bluff à l’Île-du-Prince-Édouard, l’autre faisant de même à Vancouver, en Colombie-Britannique. Nous n’en avons évidemment rien su, nous n’avons rien ressenti, ne possédant de cette mise en suspension que des images des figures inscrites dans le sable. Virtuellement, toutefois, on avait là une performance à caractère mondialisant, une œuvre construite à une échelle planétaire. Il s’agissait d’inscrire dans le limon même des éléments une trace humaine de poesis et de transformation, celle-ci dût-elle être imaginaire. L’esprit créatif s’élevait ainsi à des hauteurs insoupçonnées, concevant une œuvre sans effet notable mais à la portée imaginaire exceptionnelle. Il en allait de même avec la « Worldline/La ligne mondiale », du 5 mars 1971, alors que se traçait, grâce à la collaboration de...(extrait)

ETC