La géographie est une écriture pratiquée par chacun d’entre nous à tout moment. Cette écriture, faite de points et de tracés qui apparaissent désormais sur les appareils GPS devenus si nombreux, résulte du simple fait d’être situé. Positionnés et repositionnés, placés et déplacés, nous sommes écrits, avec preuves à l’appui. Ainsi confirmée sur les écrans de ces petits appareils, notre existence paraît se résumer aux mouvements et aux arrêts dans l’ici et maintenant, puis dans l’espace et le temps suivants. Sans aucun doute, cette technologie favorise l’éveil d’une conscience géographique chez l’utilisateur. Elle invite à la mobilité, à l’écriture de soi. Cependant, nul besoin d’y recourir pour exprimer cette écriture. La géographie est antérieure à la technologie et situer ne suffit pas à rendre compte de l’étendue de cette expérience.
Dans la vidéo O Mundo de Janiele (2006), de l’artiste brésilien Caetano Dias, une fillette debout sur un toit dans une favela fait tourner un cerceau autour de sa taille. Entre ciel et terre, Janiele trace des boucles autour d’elle comme un Spirographe, embrassant l’espace environnant, voulant l’inclure inlassablement tout en aspirant à l’extériorité. Telle une planète encerclant son étoile, la caméra effectue une rotation régulière autour de la fillette, nous faisant découvrir graduellement l’environnement auquel elle appartient. Avec cette oeuvre, Dias exprime le désir d’extension spatiale de l’individu, mais le mouvement circulaire limite néanmoins ce prolongement dans une circonférence bien nette. La géographie de Janiele est portée vers l’extérieur dans un mouvement centrifuge, un rayonnement, mais son écriture demeure restreinte à une zone circonscrite. Peut-être est-ce dans la nature humaine, comme le suggère O Mundo de Janiele, de vouloir s’écrire au-delà de l’horizon.
Très loin de là, sur le dos d’un homme est tatouée une carte de la Chine marquée par des tracés et des inscriptions relatant les étapes du Long March Project (2002-2005). Cette initiative de Qin Ga fait partie d’un ensemble d’interventions produites par un collectif d’artistes en référence à la Longue Marche de Mao dans les territoires intérieurs de la Chine, un périple d’une grande valeur historique. Documentée sur le dos de Qin Ga en réponse au parcours du collectif – un trait pour chaque moment décisif de cette longue trajectoire –, The Miniature Long March est pour toujours gravée dans la chair de l’artiste chinois. Au défi remarquable de s’écrire dans le territoire pour la longue marche correspond une autre écriture, une incorporation de cette trajectoire. Ce projet géographique engage l’artiste dans le territoire autant que le territoire dans l’artiste.
L’appartenance au monde est d’abord une affaire personnelle, parce que la géographie est une expérience vécue individuellement. Comme Janiele dans la vidéo de Caetano Dias, nous sommes tous des pôles au centre de l’univers, animés par une volonté de mouvement, de connexion, d’étendue. Comme Qin Ga, nous déambulons dans ce monde, nous le sillonnons selon un dessin qui nous est propre et nous sommes, en retour, marqués par lui.

Entrelacs

Bien entendu, la conscience géographique qui est mise à l’épreuve actuellement ne se limite pas à une écriture individuelle, au rapport d’un seul être humain à son environnement. Même si la localisation est une expérience toute personnelle, elle ne peut se concevoir sans les autres individus qui, comme nous, s’inscrivent sur les surfaces accidentées de ce monde.
Des géographies donc, mouvantes, qui se croisent et se rejoignent pour former un réseau de liens diversement situés. Les pratiques artistiques qui explorent les géographies collectives ne manquent pas. Ces dernières années, les projets de psychogéographie fondés sur la mobilité et l’action collective se sont imposés dans de nombreux événements. Ils reposent sur la formation de communautés et visent la constitution de cartes alternatives et l’expérience de milieux urbains. À titre d’exemple, les pèlerinages d’Angela Dorrer, avec le projet Urban Pilgrims (2004-2008), ont suscité la participation de groupes dans plusieurs villes canadiennes et européennes, donnant lieu à un ensemble de portraits urbains collectifs. Parmi les événements dédiés aux projets de psychogéographie, le festival Conflux, qui se tient annuellement à New York, a également mis en valeur des recherches audacieuses.
Apparentées à ces travaux, les initiatives artistiques ayant recours aux médias localisés se distinguent par l’utilisation de technologies de géolocalisation satellitaire. Intégré aux téléphones cellulaires et aux véhicules de toutes sortes, le GPS devient de plus en plus répandu, favorisant sa présence dans le contexte artistique. Les réalisations au moyen de médias localisés élaborent des contenus subjectifs liés à des coordonnées géographiques obtenues par satellite et établissent des passerelles entre l’espace physique et l’espace virtuel. Ainsi, Can You See Me Now? (2001), une création fort réussie du collectif britannique Blast Theory, s’inspire de l’esthétique du jeu vidéo et met au défi les internautes d’entrer virtuellement en compétition avec des coureurs munis de GPS sur le « terrain »...(extrait)

ETC