Sylvie Parent : À l’occasion de son dixième anniversaire, le Studio XX a organisé une table ronde1 sur la pertinence et les raisons de maintenir des centres d’artistes à vocation féministe. À cette rencontre étaient représentés La Centrale, le GIV (Groupe Intervention Vidéo), MAWA (Mentoring Artists for Women’s Art, Winnipeg) et le Studio XX. Anne Golden, qui faisait partie des invitées et qui parlait au nom du GIV, soulignait qu’il fallait continuellement justifier la pertinence des événements et des organismes féministes. Est-ce que le Studio XX doit faire face à cette remise en question ?
Bérengère Marin Dubuard : Certainement, par plusieurs biais, en fait. Le conseil d’administration revisite et re-précise régulièrement la position du Studio pour l’actualiser et l’adapter à la conjoncture sociale. En tant que membre de l’équipe, j’ai une influence, moi aussi, bien entendu, car nous discutons beaucoup ensemble depuis trois ans. Effectivement, cette pertinence est aussi questionnée par l’extérieur. On arrive toujours à la conclusion qu’il reste encore beaucoup de travail à faire pour parvenir à une société équitable. Notre travail est donc loin d’être terminé.
S. P. : Lors de cette rencontre, il a beaucoup été question du féminisme de la troisième vague, un féminisme éclaté, ouvert, qui inclut de nouveaux enjeux (les questions de genre, la sexualité) et engagements sociaux (les communautés ethniques, les questions de classes, etc.). Comment se situe le Studio XX par rapport à cette nouvelle façon de concevoir le féminisme, étant un organisme qui s’est défini au cours de cette troisième vague ?
B. M. D. : Le Studio est un organisme d’entraide, d’ouverture et d’inclusion qui tente de rétablir l’équité en proposant un lieu privilégié pour l’épanouissement des pratiques des femmes désirant utiliser les outils technologiques. Un studio à soi, comme nous l’indiquons sur notre site web pour faire référence à l’œuvre de Virginia Woolf. Je pense qu’on peut dire que le Studio se place dans cette mouvance de la troisième vague, absolument, la troisième vague étant elle-même en processus constant de redéfinition tout comme le Studio. Nous respectons les conceptions et les vues de chacune et chacun de nos membres à propos du féminisme.
S. P. : À l’époque où est né le Studio XX, il existait un besoin manifeste de rendre les technologies accessibles aux femmes. Cette volonté de mise en commun serait-elle une disposition caractéristique du féminisme ?
B. M. D. : Cette façon de faire me fait penser à la communauté du logiciel libre fondée sur cette idée de partage et de fonctionnement en commun, de mise en commun des connaissances pour un bien commun supérieur. Ce n’est manifestement pas le propre des femmes dans ce domaine, puisque la majorité des personnes qui travaillent dans le logiciel libre sont des hommes. Il y a à peine 2% de femmes. C’est pourtant bien une femme, Ada Lovelace, qui a inventé le logiciel en 1843 ! Paradoxalement, la communauté du logiciel libre s’apparente aux principes qui fondent le féminisme. Il est donc logique de voir émerger un organisme comme le Studio, qui se concentre sur l’entraide entre femmes et le partage des connaissances technologiques avec les outils libres et la présence sur les réseaux.
S. P. : Dans certains contextes liés aux technologies, la participation et la visibilité des femmes sont moins grandes. Comment l’expliquer ?
B. M. D. : C’est peut-être un manque de projection. Les femmes ont moins tendance à se projeter dans des rôles qui ont trait à l’utilisation ou à la conception des outils technologiques. Je lisais l’article de Sophie Le Phat-Ho dans la revue .dpi (le magazine électronique du Studio XX), qui parle de l’édition 2008 de Mutek et qui constate cette présence restreinte des femmes dans le milieu de la création sonore. Elle discutait de cet état des choses avec DJ Cyan, qui est d’ailleurs une des membres de notre CA au Studio XX. Les commentaires de Cyan suggèrent qu’on ne se visualise pas dans ce rôle en tant que jeunes femmes; on n’a pas cette image de la femme geek ou de la femme qui branche des appareils. La femme bricoleuse n’est pas présente dans les médias en général. C’est un modèle qui ne s’autogénère pas. Il y a une « barrière technologique » perçue par les femmes qui ne correspond pas à la réalité. Je crois que cela explique en partie la présence moindre des femmes dans ce domaine-là.
S. P. : L’émission XX Files a également été conçue pour rejoindre les femmes à une époque où l’accès à l’informatique et au réseau était beaucoup plus limité qu’aujourd’hui. Comment a évolué cette émission maintenant que cet accès est beaucoup plus répandu ?
B. M. D. : On fait toujours la promotion des événements qui se passent au Studio. On informe les membres par ce biais là. Anita Cotic, Valérie Walker et moi-même essayons aussi d’aller chercher des sujets variés et d’actualité; de faire des entrevues avec des femmes qui ne sont pas nécessairement liées aux activités du Studio XX, mais qui sont impliquées dans le domaine de la culture au moyen de la technologie. On aborde aussi des sujets d’information généraux, comme l’indépendance des réseaux, la présence des femmes dans le milieu du jeu. Parfois, on aborde des sujets qui traitent directement des femmes, en choisissant des thématiques qui traitent de la technologie en général et en donnant la parole aux femmes sans mettre l’emphase nécessairement sur le féminisme.
S. P. : Depuis les débuts, le Studio organise aussi les Salons Femmes Branchées, qui donnent l’occasion de rencontrer des femmes impliquées dans la création et les technologies. Plusieurs artistes et théoriciennes reconnues sur la scène internationale sont venues présenter leur travail lors de ces soirées conviviales. En rétrospective, peut-on constater une augmentation et une diversification des activités créatrices des femmes en art technologique ?
B. M. D. : La première conférence à laquelle j’ai assisté au Studio, il y a trois ans, était celle de Heidi Grundmann, une pionnière de l’art télématique et la plus récente est celle de Constanza Camelo, une artiste de la performance. Avec un tel éventail, il est vrai qu’on retrouve des femmes directement impliquées dans l’utilisation et la réflexion critique sur la technologie, comme Heidi, et, parfois, des femmes d’un domaine connexe, qui vont faire une utilisation ponctuelle de la technologie dans leur pratique sans que ce soit nécessairement le point principal de leur travail. Le Studio a plusieurs centres d’intérêt. Parmi ceux-ci, la technologie, sur laquelle on essaie aussi d’avoir un regard critique avec la revue électronique .dpi, notamment, une publication qui s’est beaucoup développée ces dernières années. Mais notre intérêt est plus étendu, car notre mandat inclut l’éducation et l’entraide. On veut donner les outils aux femmes qui désirent renforcer leur autonomie et devenir des modèles inspirants pour tout le monde, pas seulement pour les autres femmes
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ETC