Signe de la
modernité qui s’impose dans la première
moitié du XXe siècle, le triomphe du
« isme » par quoi se désigne un
système à valeur de régime n’a pas
associé par hasard les avant-gardes artistico-esthétiques
aux formations idéologico-politiques. Constructivisme et
communisme ou futurisme et fascisme, l’écart est
diamétral mais le sentiment d’un rapport
inaliénable entre l’art et la politique devient si unanime
qu’il s’impose en tant que paradigme dans la seconde
moitié du XXe. Ainsi du féminisme qui ne définit
en rien un mouvement artistique, mais qui nomme un ensemble
d’idées appelées à susciter voire
générer des œuvres.
Devenue réactionnaire l’idée
« bourgeoise » de l’art comme fin en soi,
voici le règne de la doxa « marxiste » qui
fait de l’artiste un porte-voix. Et que cette doxa relevât
le plus souvent du comportement grégaire avant
d’être elle-même démodée avec la
disparition à la fin du siècle des
« ismes » artistiques, ne retire rien au fait
qu’elle imprima la marque d’une visée
fonctionnaliste de l’œuvre en constituant un pan majeur de
l’art contemporain. À l’ère
économico-politique des Trente Glorieuses et de la Guerre
froide, laquelle visée aura donc formé à la fois
les fins et moyens de l’arrivée massive des femmes comme
créatrices là où elles n’étaient
guère connues que pour avoir été les muses des
créateurs.
Dès lors, aussi ironique que possible, la question se pose de
savoir pourquoi elles c’est-à-dire nous, le genre
féminin, attendit le féminisme comme mouvement de
société pour se revendiquer
« créatrices à l’égal des
hommes » – soit 450 ans après que de Vinci
se revendiqua lui « créateur à
l’égal de Dieu ». Mais outre qu’il existe
un précédent notable avec la période
Révolutionnaire française en dépit de
l’oublieuse histoire de l’art bien plus machiste que
l’art lui-même, laissons là les hypothèses
d’une réponse parmi lesquelles, je le soutiens,
l’épineux sujet du narcissique miroir de la peinture
où le même genre féminin aima se contempler comme
aujourd’hui dans l’imagerie de la starisation
cinémato-médiatico-publicitaire. Car la seule formulation
de cette question permet déjà d’en conclure deux
choses.
D’abord, la reconnaissance des femmes comme artistes
nécessita à leurs propres yeux, je le souligne,
l’existence préalable voire l’autorité
supérieure d’une idéologie opérant comme
Loi-du-Père. D’où la différence
incompressible avec leurs homologues masculin: à eux
l’évidence du statut de créateur quasiment
né comme tel et qui ne suppose donc aucune justification de ne
répondre à aucune loi sinon celle d’une vocation,
autant dire celle des gènes; à elles en revanche, dont la
vocation consiste à reproduire l’espèce comme
chacun sait et comme chacune ou presque s’y emploie, à
elles l’absence d’évidence de ce statut qui requiert
par conséquent d’être compensée par sa
justification tout en leur déniant par exemple et par
définition la possibilité du génie, soit ce qui
est donné avec les gènes.
Ensuite et voilà qui intéresse davantage ici le propos,
l’effet qui en résulte. À savoir que
l’état d’artiste se concevant comme inné chez
l’homme, sa création pourra se définir comme
poétique ou politique, émotionnelle ou intellectuelle
sans qu’aucun de ces qualificatifs ne suscite le mépris
à l’égard de son œuvre, quand bien même
les modes idéologiques ou esthétiques
infléchissent le jugement porté sur elle. En revanche, et
puisqu’aux yeux de tous le statut d’artiste se
conçoit comme acquis chez la femme, qu’une œuvre
réalisée par celle-ci se définisse comme
émotionnelle ou poétique, ce qui est le pire des pires,
et ce seront ses consœurs elles-mêmes qui se rallieront au
regard dépréciateur initialement masculin.
Aux hommes la connotation de sensibilité et l’expression
de la souffrance, aux femmes celle de sensiblerie et le registre de la
pleurnicherie, le schéma ne manque alors
d’apparaître aussi simpliste que la doctrine
féministe. Sauf si l’on se rappelle la sociologue de
l’art Raymonde Moulin déployant l’aveu des artistes
certes pionnières mais qui confessent avoir
« durci » leur travail pour le faire accepter par
le milieu et le marché. C’est-à-dire par les hommes
à la hauteur desquels elles pouvaient ainsi prétendre se
hisser. De fait, et confessant quant à moi une ironie à
l’état de crise inflammatoire, si croyant(e)s et
incroyant(e)s admettent comme un seul homme l’existence
d’une poignée d’illuminés dans
l’histoire de l’art tel Van Gogh pour exemple de
référence, il n’y a en revanche
d’illuminées (ées) que dans l’histoire
religieuse où elles ont le statut de saintes qui pleurent des
larmes de sang. Et non celui de créatrices qui produisent de
quoi penser les larmes salées de l’humanité,
l’illuminée au féminin devenant alors une
aliénée exemplifiée par Camille Claudel...(Extrait)