La vie publique,
la lumière, l’action et la culture ont traditionnellement
défini l’espace du masculin, du moins en Occident, alors
que celui du féminin constituait son pendant obscur,
rangé du côté du privé, de l’intime et
de la nature. En examinant cette distribution des valeurs, certains
discours issus de l’écoféminisme suggèrent
que l’association des femmes à une nature sauvage et
indomptée a donné lieu à l’exploitation de
l’une et de l’autre, voire à l’exclusion
prolongée de ces dernières des enjeux historiques et
politiques. Aussi, de nombreuses intellectuelles et artistes ont
tenté de dénouer ces correspondances entre la femme et la
nature, soit en adoptant dans leurs pratiques respectives les
caractéristiques du masculin, soit en retravaillant en
profondeur la question des genres. D’autres ont plutôt
réinvesti d’une manière positive la filiation
femme-nature, faisant valoir la singularité toute subjective de
leur expérience. Jeane Fabb fait partie de cette mouvance de
femmes artistes qui, dans les années soixante-dix et
quatre-vingt, se sont intéressées à faire
ressortir l’acuité des liens entre la femme et la terre.
Encore aujourd’hui, et avec une grande finesse, son travail
poursuit cette investigation de l’espace trouble du
féminin et de la nature.
C’est donc depuis une trentaine d’années que Jeane
Fabb explore les dialogues entre l’art et la nature, à
travers sa propre pratique et par son implication en tant que
cofondatrice et directrice artistique de Boréal Art/Nature1.
Ayant émigré d’Angleterre à
l’âge de sept ans, Jeane Fabb s’est établie
à La Macaza dans les Laurentides, lieu à partir duquel
elle élabore un corpus d’œuvres et
d’interventions qui sont exposées et qui s’incarnent
aussi bien au Québec qu’à l’étranger.
Je ne pourrais rendre compte ici ni de la diversité de ses
moyens artistiques – elle touche à la sculpture,
à la performance, à la photographie, à la
vidéo et aux pratiques éphémères in
situ – ni de la richesse des enjeux qui les animent
– les dimensions écologiques, sociales, historiques,
sacrées, économiques, politiques, métaphoriques de
la nature y sont envisagées. Pourtant, une constante
demeure : la volonté de témoigner d’une
connexion intime et fondamentale avec les lieux naturels et un
intérêt marqué pour l’expérience des
femmes avec la terre. Le positionnement de Jeane Fabb, explicitement
local et subjectif, suppose une circulation en douceur de
l’artiste à la nature et de la nature à
l’artiste. À des lieues de la « posture du
conquérant », ses interventions adoptent plutôt
les motifs du recueillement et désignent une nature avec
laquelle il est possible d’engager un dialogue Recueillir,
rassembler, abriter
On connaît bien les Laurentides pour l’industrie du bois,
pour celle du tourisme aussi, mais l’histoire sous-jacente qui
intéresse aussi Jeane Fabb est plus secrète. C’est
celle des femmes de la région et des liens particuliers qui les
unissent à la nature. Pour y accéder, elle entreprend en
2003 un périple, an Intimate Journey2, où elle convoque
neuf femmes de La Macaza et des environs au jeu de l’entrevue.
Dans l’intimité d’une chambre, Fabb les invite
à décrire un lieu avec lequel elles ont une relation
significative. Au fur et à mesure des entretiens, des points
d’ancrage sont identifiés dans la forêt
laurentienne, des endroits où souvent les femmes ne font
qu’être là, seules, sur une pierre, dans un lac,
près d’un arbre. Certaines évoquent la
beauté des lieux et son effet apaisant ou sécurisant,
alors que d’autres affirment que le temps passé dans
« leur » lieu leur permet de se reconnecter
à un « espace intérieur ». Fabb
ajoute une dimension aux confidences en plaçant un sabot de la
Vierge (Lady’s Slipper) au cœur du projet Intimate Journey,
une orchidée indigène aux allures androgynes dont la
fleur fascinante, pourvue d’un troisième pétale
singulièrement renflé, translucide et parcouru d’un
réseau de veines violacées. Pendant deux années,
l’artiste ira dans le bois filmer cette fleur, en
différents plans et sous différentes lumières,
créant une vidéo d’une cinquantaine de minutes. Ce
portrait vidéographique du sabot de la Vierge forme une trame
continue et énigmatique à laquelle se superposent les
extraits sonores des entrevues.
Lors des enregistrements, des photographies de la fleur couvrent aussi
les murs de la pièce, abritant, en quelque sorte, les
témoignages, et les signant de son double visage, féminin
et masculin. Les femmes révèlent alors ce qui les attache
à un lieu, ce qu’elles y trouvent. Au croisement
d’un positionnement dans la nature et d’un positionnement
identitaire, Jeane Fabb indique des lieux qui sont
façonnés de l’intérieur par des relations et
non des frontières. Avec Le sabot de la Vierge, elle ouvre...(Extrait)