Sylvie
Parent : De nos jours, certaines femmes hésitent à
se déclarer féministes. Plusieurs ne s’identifient
pas à l’image stéréotypée du
féminisme radical. Un organisme comme La Centrale, fondé
au début des années 70 et issu du mouvement
féministe doit-il faire face à ce malaise chez les
femmes ?
Roxanne
Arsenault : Il y a eu plusieurs vagues féministes,
certaines plus radicales que d’autres. Comme cela arrive souvent,
les vagues plus radicales d’un mouvement peuvent obscurcir les
perceptions que nous pouvons en avoir. Pourtant, cette
radicalité s’est souvent révélée
nécessaire pour se prononcer véritablement et faire
avancer les choses. Toutefois, je pense que les femmes
d’aujourd’hui n’ont pas envie d’être
perçues comme des victimes, une image associée au
féminisme radical. Lorsque nous méritons une place, il
faut se l’accaparer. Je vois le féminisme d’une
façon positive. Être féministe, c’est prendre
parti pour l’égalité des femmes et des hommes, pour
l’égalité des personnes en général.
S. P. : Faisant
partie d’une jeune génération d’artistes et
de travailleurs culturels, de quelle manière t’es-tu
familiarisée avec l’histoire de cette galerie d’art
et les différents mouvements du féminisme qu’elle a
connus ?
R. A. : La
Centrale existe depuis 1973, c’est un des centres
autogérés les plus anciens et la première galerie
féministe au Canada. Je connais plusieurs femmes
féministes, donc plusieurs types de féminismes.
J’apprends à découvrir les différentes
vagues à travers les femmes qui sont actives à La
Centrale et grâce aux nombreuses activités que nous
organisons.
Il est
intéressant de voir qu’au moment de la création de
La Centrale, le mandat ne spécifiait pas par écrit que le
centre était géré par des femmes et pour les
femmes. Un certain pourcentage d’hommes exposait à La
Centrale au tout début. Cela m’a paru vraiment
intéressant, parce qu’on serait porté à
croire que ce devait être plus radical au commencement, puis un
peu moins avec le temps mais, en réalité, c’est le
contraire qui s’est passé. Dans les années 80, un
mouvement plus radical s’est formé à La Centrale.
À partir de ce moment, les membres de l’époque on
jugé plus pertinent un devenir exclusivement féminin
à tous les niveaux de l’organisation. Cette politique est
restée en vigueur pendant de nombreuses années.
S. P. : Comment assurer une continuité entre les
générations de femmes tout en laissant la place à
un renouveau du féminisme ? De quelle manière cela
se fait-il à La Centrale ?
R. A. : La Centrale est, avant tout, un lieu très
démocratique. Bien entendu, dans un contexte
démocratique, les décisions sont parfois plus lentes
à prendre parce qu’il faut consulter tout le monde, mais
cette valeur est restée très importante. Il y a eu des
vagues plus radicales où nous voulions faire la coupure avec le
passé, aller vers autre chose, revendiquer notre espace.
À une époque, une forme de scission s’est
installée avec les membres fondatrices. Vers la fin des
années 90 et les débuts 2000, un effort a
été mis en place pour renouer les liens avec les membres
fondatrices, afin de tenir compte de toute l’histoire de La
Centrale. Donc, l’idée de réunir ces voix de femmes
qui ont des opinions diverses sur l’histoire de la galerie mais,
aussi, sur le féminisme et sur l’art actuel en
général nous motive beaucoup aujourd’hui. Il est
important de les solliciter pour avoir un débat
d’idées. Il est essentiel de reconnaître
l’apport qu’elles ont eu à La Centrale. Comme nous
l’avons écrit dans notre nouveau mandat,
l’échange intergénérationnel va aussi dans
ce sens-là. Oui, la galerie présente l’art actuel,
notre mandat est d’encourager l’expérimentation en
arts visuels. On aurait tendance à dire que cette galerie
présente plus d’artistes émergents, ce qui est
relativement le cas dans plusieurs centres d’artistes, et avec
raison. Plusieurs jeunes poussent beaucoup, mais il est
nécessaire de valoriser toutes ces visions de l’art
actuel, conçues par des artistes de différentes
générations, à différentes étapes de
leur carrière, avec différents types de reconnaissances.
Réunir toutes ces propositions dans le même espace, je
pense, encore là, que cela crée un environnement plus
riche.
S. P. : La Centrale a adopté un nouveau mandat. Peux-tu nous en parler un peu ?
R. A. : Le centre a toujours été reconnu par les
instances gouvernementales et tous s’accordent pour affirmer que
La Centrale est importante dans l’histoire de l’art des
femmes. Malgré tout, nous avons toujours réfléchi
à notre mandat, que ce soit avec le public ou les membres. Nous
avons commencé à le remettre en question de façon
plus officielle vers 2004-2005. Pour ce faire, nous avons
organisé des journées d’étude avec les
membres, nous avons effectué un sondage auprès
d’une centaine de personnes du milieu des arts visuels entre
autres, auprès de gens qui avaient une opinion sur le mandat de
La Centrale. Le sondage était très direct et...(Extrait)