La
conquête des montagnes a longtemps été
l’apanage des hommes, du moins c’est ce que
l’Histoire nous dit. Mais non plus perçue comme un ordre
progressif d’événements formant une narration
linéaire, l’Histoire est aujourd’hui traitée
comme une vaste banque de données permettant la relecture, la
recombinaison et la subversion d’éléments narratifs
disparates1. Dans cet esprit de recyclage culturel, un jeune collectif
montréalais s’adonne allègrement à la
recherche d’archives, à l’anthropologie du
présent et à la reconstitution historique, afin
d’en questionner les structures de valeurs et d’en
manipuler les jalons idéologiques.
L’ampleur et la complexité du mandat culturel de Leisure
Projects sont difficiles à cerner sous une simple
dénomination. Ce collectif, fondé par les
artistes/commissaires Meredith Carruthers et Susannah Wesley, puise
dans une esthétique polymorphe pour nourrir un discours à
portées multiples. La présence de Leisure Projects peut,
entre autres, se faire sentir lors de soirées somptueuses,
où robes perlées et champagne sont à la carte, ou
encore dans le confort soyeux des fourrures à
l’hôtel de glace, les coiffes excentriques des anciennes
perruques et le reflet ambré du thé citronné dans
une porcelaine de Chine. Une critique incisive percole cependant sous
la surface de cette douce exubérance. De par son champ de
réflexion et sa propension à la parodie, Leisure Projects
appose un nouveau cadre critique sur le domaine du tourisme et des
loisirs, questionnant les contextes de participation qui sous-tendent
ce secteur d’activité culturelle. De manière plus
implicite, Leisure Projects s’attaque à une forme de
marginalisation sexiste. Arborant fièrement une éthique
de plaisance et une volupté oisive, le collectif travaille
subversivement à la légitimation de tout un univers
jugé futile de par ses connotations féminines
– jugement que Pierre Bourdieu désigne comme une
forme de violence symbolique à l’égard des femmes2.
Son répertoire de réclamation s’étend du
glamour des grandes réceptions à la rêverie, en
passant par tout ce qui est susceptible d’être
qualifié d’exquis, délicat, gracieux,
raffiné, intuitif, outrageusement frivole et
délicieusement coquet.
Leisure Projects a profité d’une résidence au Banff
Centre for the Arts, au cours de l’été 2007, pour
élargir son champ d’intervention – des salons
de thé aux glaciers – dans son projet Brushing Up
Against the Wild. Le collectif d’art et de recherche s’est
rendu au cœur des rocheuses canadiennes pour explorer les
multiples fantaisies culturelles accolées à cette
forteresse glaciaire. Véritable berceau canadien d’un
idéal romantique, le parc de Banff a atteint son apogée
mythique au tournant du XXe siècle, et entretient encore
aujourd’hui un charisme culturel et un idéal de nature
fermement impliqués dans la configuration d’une
identité canadienne. Adoptant un point de vue
spécifiquement féminin, Leisure Projects a fouillé
les confins mémoriels de Banff, en quête de
témoignages révélant les fantasmes qu’ont pu
nourrir certains protagonistes féminins en explorant ces lieux
alpins. Car si les montagnes sont parfois perçues et
utilisées comme un terreau pour des exploits et des
idéologies masculinistes, l’intervention de Leisure
Projects suggère qu’une autonomie féministe
s’est développée au sein de cette nature rustique,
déstabilisant par le fait même ces connotations sexistes.
Qu’il soit question de Gaïa, de mère-nature, ou
encore de diverses métaphores centrées sur la
pureté, la virginité, la fertilité et le viol, la
féminité est conventionnellement associée au monde
naturel. Voyant son image confondue avec celle d’une nature
cantonnée face aux assauts de l’homme, la femme se trouve
manipulée et façonnée comme autant de
matière première servant à
l’épanouissement du logos humain tel que cultivé
par la gente masculine. C’est donc sans surprise que les
principaux courants féministes localisent
l’émancipation de la femme dans son détachement de
toute association au monde naturel, cherchant plutôt à se
réapproprier les galons hiérarchiques de la culture et de
la raison. Il en résulte un discours anti-essentialiste qui
présente la différenciation des genres comme une
construction sociale strictement basée sur des principes
normatifs...(Extrait)