ÉDITORIAL
Dans
le contexte de ce deuxième dossier qui porte sur les
néoféminismes, à la suite d’un premier
dossier sur le politique, nous présentons sept articles qui
concernent la question de l’intime, là où la
pratique artistique se situe en dehors des normes, en toute
liberté. La relation de la femme créatrice à son
environnement social et/ou communautaire, de même
qu’à la terre, témoigne du caractère secret
et indépendant des femmes créatrices, dont la pratique ne
va pas dans le même sens que celle des créateurs
masculins. Il s’agit de rapports personnels qui ne concernent que
la propriétaire du corps, qui pense au-delà de tout
diktat biologique, culturel, ou même de tout consensus social.
Gentiane
Bélanger réfléchit au travail d’un jeune
collectif d’art et de recherche montréalais, Leisure
Projects, composé des artistes/commissaires Meredith Carruthers
et Susannah Wesley, et à la question de la
légitimité de l’univers jugé futile des
connotations féminines. À la suite d’une
résidence réalisée au Banff Center for the Arts,
à l’été 2007, Leisure Projects a
investigué le rôle de l’image de la femme dans le
contexte naturel des rocheuses canadiennes qui, historiquement, sont
associées à l’exploration masculine ou masculiniste.
Olivier
Vargin étudie, pour sa part, la représentation de la
femme dans les arts contemporains est-européens et, plus
particulièrement, dans « l’après
89 » polonais. Il aborde les notions de genres (gender) ou
de rôle des sexes chez des créatrices qui proposent une
nouvelle attitude en art oriental, alors que pour elles, maintenant,
tout comme en Occident, la représentation de soi est
modifiée, trafiquée, ce qui contredit grandement la forme
et l’esprit des pratiques et attitudes antérieurement
employées dans les pays est-européens.
Par
la présentation de deux entrevues distinctes, Sylvie Parent
s’entretient avec les coordonnatrices de deux institutions
montréalaises majeures dédiées aux pratiques
artistiques de femmes : Roxanne Arsenault, de La Centrale, et
Bérengère Marin Dubuard, du Studio XX. Les mandats
successifs de la galerie La Centrale, ainsi que ceux du Studio XX, sont
relatés et décrits en parallèle aux mouvances
sociales vécues depuis les années 1970. La
première témoigne de la diversité et de la
richesse de l’engagement des créatrices,
lorsqu’elles travaillent avec la communauté. Dans le
deuxième cas, il est question de la complexité des
différents territoires néomédiatiques
explorés, attestant d’ères technologiques
déferlantes mais de possibilités quasi sans limites.
Marc
James Léger questionne le préfixe
« néo » dans l’intitulé de ce
dossier, pour déterminer s’il est justifié de
départager le féminisme en art des années 1960 et
70 et celui de la troisième vague des années
présentes. À l’aide de travaux de la
théoricienne Johanne Lamoureux, il se propose
d’étudier ce qui est actuel dans l’oeuvre Untitled,
de 2003, de l’artiste engagée Andrea Fraser, en
vérifiant ce qui est intime ou personnel dans
« son » politique.
L’article
de Caroline Loncol Daigneault rend compte de la démarche
écoféministe de la créatrice Jeane Fabb, qui est
examinée d’abord sous l’angle historiquement mal
traité, et injustement perçu, de l’association
entre nature et femme. Ensuite, sous la mire du travail de dialogues de
cette créatrice qui procède, depuis une trentaine
d’années, directement d’un investissement et surtout
d’une passion et d’une intimité profondes et
sensorielles envers la nature et ce, dans un esprit de recueillement.
La diversité de ses travaux fait état, aussi,
d’autres interventions, tel le dialogue avec d’autres
femmes dans la perspective de sonder ce qu’elles
expérimentent avec la nature.
Isabelle
Hersant interpelle l’Histoire machiste de l’art, qui a
modifié l’Histoire de l’art par sa
réécriture. L’auteure pense que
l’héritage de l’art militant des années 1970,
riche, complexe, a permis aux femmes de prendre leur espace tandis que,
paradoxalement, il les a toutefois menées à ce
qu’elles soient devenues elles-mêmes, aussi, leurs propres
ennemies.
À
l’opposé des luttes, Hersant prend pour exemples
d’intimité les pratiques de deux femmes new-yorkaises
d’adoption, Ana Mendieta et Francesca Woodman qui, à la
fin des années 70, ont connu très jeunes des destins
tragiques. Chez elles, le privé, le poétique, sont
traduits par une « dimension symbolique de leur corps, aux
fins d’un questionnement à portée
philosophique ». Il y avait là un questionnement qui
dépassait toute doctrine et tout dogme, ce qui semble faire
défaut, à notre époque, selon Isabelle Hersant.
Deux
créatrices ont exposé en 2008 des oeuvres marquantes par
leur caractère singulier et courageusement féminin. Cette
notion d’audace, qui a interpellé de nombreux spectateurs,
est bien celle de Sylvie Cotton, qui a occupé pendant 45 jours,
au printemps dernier, une très petite salle d’exposition
du Musée national des beaux-arts du Québec, à
Québec1. Est-ce le fait d’avoir investi ce lieu si
lourdement chargé d’histoire qu’est une minuscule
cellule d’un condamné à mort de l’ancienne
prison de Québec du XIXe siècle qui relève de la
témérité ? Ou encore, est-ce le fait que
cette activiste du XXIe y ait passé des journées
entières à s’exposer aux regards et aux
échanges verbaux de milliers de visiteurs, ou plutôt,
enfin, serait-ce son enchâssement étrange au coeur du plus
profond des silences, soit celui de la retraite (religieuse) ?
Sylvie Cotton a joué systématiquement le
« jeu » de l’isolement – tenu le
coup même si le terme n’est pas tout à fait
juste. Puisqu’elle a aussi profité de ces conditions
extrêmes pour pousser le geste créateur dans ses plus
lointains retranchements, laissant le verbe parlé agir lors de
la rencontre avec l’autre, tout comme libérant le verbe
écrit sur papier tel un envahisseur. Dans cet espace aussi
minuscule qu’un lit destiné à une seule personne
couchée, et à un petit passage, entouré de murs et
d’arches briquetées empreints d’Histoire,
l’artiste avait étalé des étagères
murales au-dessus et autour du lit, sur lesquelles et autour desquelles
gravitaient de petits artefacts/symboles/motifs de son vocabulaire,
habitants de son monde créateur. Courage car ce projet parle
surtout de résistance mais aussi de douceur et de compassion,
symboles clichés qui faisaient de l’art féminin du
passé un art soi-disant mineur destitué d’avance.
Pour
sa part, Lucie Duval exposait récemment au Laboratoire de
l’Agora de la danse, à Montréal2, une série
de photographies de sculptures intitulées
« Mainmises ». Ses oeuvres d’un grand
raffinement sémantique mettent en scène, par leur
assemblage, des gants blancs de travailleurs, fabriqués en
Chine, que l’on retrouve dans des centres de rénovation.
Ces gants agencés sur des mannequins de couture
présentent de curieux vêtements dans une mise en abyme du
geste créateur. L’ensemble blanc et en camaïeu beige,
sur fond blanc ou légèrement ombré, évoque
une grâce bien éloignée de la
référence à des classes ouvrières chinoises
qui constitue, en fait, un des matériaux premiers de ces
oeuvres. Et pourtant, ils invoquent aussi le travail de
créateurs en couture, de toutes les cultures, dont la
nôtre. L’aspect paradoxal qui de nouveau relève de
l’audace tient au fait qu’on a affaire, ici,
également, à des références aux symboles de
la couture et donc à cet autre cliché d’un art
féminin qui historiquement ne dépassait aucunement le
statut d’art domestique.
Sylvie
Cotton et Lucie Duval proposent des reformulations d’arts
féminins qui, associés pourtant à un passé
proche, se réapproprient maintenant des terres et des
territoires jadis désolés.
Isabelle Lelarge
1
L’action participative de Sylvie Cotton s’intitulait
« Faire du temps ». Elle était
présentée dans l’ancien bloc cellulaire du pavillon
Charles-Baillargé, soit l’actuel Musée national des
beaux-arts du Québec, à Québec, par la
conservatrice de l’art actuel Nathalie de Blois, dans le cadre de
la Manif d’art 4, du 24 avril au 15 juin 2008.
2
L’exposition de Lucie Duval « Mainmises »,
commissariée par Mona Hakim, était
présentée au Laboratoire de l’Agora de la danse,
à Montréal, du 15 octobre au 8 novembre 2008.