«République islamique », voilà une désignation qui, à tort ou à raison, m’a toujours semblé une contradiction dans les termes. Res publica (chose publique, en latin), dont provient le mot « république », suppose en effet une sphère sociale aux responsabilités équitablement réparties. Hannah Arendt détecta dans le socle grec de la démocratie un coefficient pourtant élitiste : au patricien la gestion des affaires de la Cité, à l’esclave et à la femme la part de l’ombre1. Ce modèle qui, depuis les Lumières, inspira nos républiques modernes est donc imparfait, mais il comporte sa condition sine qua non : la séparation de l’Église et de l’État. Or dans l’Iran politique datant de 1979, pouvoirs religieux, exécutif, parlementarisme et suffrage universel coexistent. Due en partie à un islam entendu comme ressourcement face aux diverses hégémonies imposées en Orient, cette référence religieuse ne peut être unilatéralement considérée comme régressive. L’Occident n’ayant pas le monopole de la démocratie, égalité et équité peuvent être cherchées (et trouvées) dans d’autres systèmes de pensée. Ainsi, dans les années 70 en Iran, l’impact de l’intellectuel Ali Shariati prônant un islam non régenté par le clergé est-il prégnant dans les mémoires. Khatami, de son côté, s’efforça de concilier fondements de l’islam et égalitarisme. Pour Mohammed Arkoun, il est malaisé de penser l’islam, notre Modernité occidentale étant elle-même en crise2. Les Iraniens expérimentent, eux, les manquements de ce théorique lien entre pouvoirs religieux et exécutif que Shirin Ebadi, juriste et prix Nobel de la Paix, qualifie de « largement fictif »3. Le rôle des Iraniennes dans la sphère publique fut antithétique au régime quand, en 2003, la majorité des réformateurs amena au parlement quatorze députées4. Antithétique aussi à un espace public devenu, depuis Khomeiny, lieu de harcèlement des femmes « mal voilées » (parcours d’obstacles qu’elles apprirent à contourner5). Que dire par ailleurs de ces pro-islamistes fait inédit dans l’histoire musulmane manifestant en faveur de l’Ayatollah ? Ou, autre « fait remarquable au Moyen-Orient » (S. Ebadi), de l’accès massif, dans les années 90, de jeunes Iraniennes aux études supérieures ?
Ces libertés s’acquirent à la faveur de tactiques politiciennes. En 1962, la Révolution Blanche du Shah, cherchant à réduire l’influence du clergé, donna le droit de vote aux femmes. L’Ayatollah Khomeiny, à son tour, visant un électorat traditionaliste, appela aux urnes les jeunes filles des campagnes, ce qui constitua « un puissant symbole »6. Ces manœuvres profitèrent globalement aux Iraniennes. Le nombre de femmes diplômées dans les universités devenant pour tous une évidence « (…) ce que la République islamique avait accompli terrifiait ses fondateurs »7.
Pourtant, le « féminisme » n’a pas bonne presse chez les Iraniennes, même chez les artistes. Ainsi, Farah Bajull revendique « le droit d’être féminine sans être traitée en objet ». Nombre d’artistes musulmanes et arabes sont de cet avis. Pour Shirin Ebadi, c’est abolir les lois discriminatoires qui importe. Ainsi, une Histoire unifiée du genre ne peut se partager, bien que la lutte des femmes pour leurs droits reste analogue. La société iranienne, sensible à l’injustice, compte nombre d’associations confirmant, malgré vingt-neuf ans d’austérité, une cohérence critique. La marginalisation des femmes n’y est pas si absolue qu’on le pense, une relecture du Coran, dont l’exégèse fut, durant des siècles, réservée aux hommes,...(Extrait)