Puisqu’il est question ici du « je », je jouerai le jeu en affichant une réflexion et des choix totalement subjectifs sur la question. Mon « je » à moi est lui aussi féminin, bien qu’il ne soit imprégné d’aucun discours féministe. Par conséquent, mon propos risque nécessairement d’être équivoque. Toutefois, il me semble que, pour ne distinguer que la partie émergée de l’iceberg, c’est justement ce caractère subjectif et équivoque qui caractérise aujourd’hui la teneur féminine d’un art « politique et social » produit par les femmes, un art issu d’une pensée qui n’est ni féminine à proprement parler, ni féministe. Néanmoins, s’il est question ici de relever ce qui distingue en art une sensibilité féminine de celle des hommes, il semble impossible de ne pas faire retour, ne serait-ce que brièvement, sur l’impact des combats féministes des années 60/70. En effet, notre perception de l’art des femmes est ostensiblement façonnée par cet art d’émancipation frontal, militant, agressif, parodique, accusateur et caricatural péjorativement nommé aussi « art tampax » , thématisant les différentes identités sociales de la femme. D’ailleurs, les créatrices d’aujourd’hui, dès qu’elles abordent des catégories ou thématiques un tantinet associées à l’univers des femmes, se retrouvent toutes confrontées à la question lancinante de leurs « intentions » féministes, qu’elles le veuillent ou non.
Dans le monde actuel, pluriel et beaucoup moins polarisé qu’il y a une quarantaine d’années, les créatrices ne se reconnaissent plus dans un quelconque discours d’émancipation. Dans une entrevue publiée dans Kunstforum en 1997, Sarah Lucas rejetait explicitement une filiation intellectuelle avec la pensée féministe, expliquant : « ce que je fais est beaucoup plus terre-à-terre, c’est ce que je pense. [] Je suis beaucoup moins idéaliste [que la génération précédente], la plupart des artistes de ma génération disent : c’est tel que c’est. [] Aujourd’hui, c’est tout à fait naturel pour une femme de faire de l’art. La génération précédente devait se battre. [] Je crois que si un homme faisait ce que je fais, ça ne serait pas aussi bon, pas aussi drôle. »1
Ainsi, s’il existe quelque chose comme un nouveau féminisme ou, pour reprendre un ouvrage qui vient de sortir sur la question, un post-féminisme, son champ d’action et de réflexion s’est considérablement complexifié2. Tout le monde s’accorde à dire qu’il s’est élargi à d’autres causes et englobe un regard plus large sur l’identité et la différence, les rapports de pouvoir, de domination et d’exclusion dans la société. En ce sens, l’art produit par des femmes dans le champ du politique et du social garde quelque chose de la virulence revendicatrice de l’art militant des pionnières et, lorsque les femmes abordent l’espace social, leur art est résolument politique, quoi que d’une manière plus globale, plus marquée par une expérience subjective de l’espace politique et social. Lorsque Šejla Kameric filme, dans What do I know, des enfants jouant en costume d’époque des scènes intimes, ou des histoires amoureuses au dénouement dramatique dans la maison abandonnée de ses grands-parents à Sarajevo, elle ne fait pas qu’évoquer la vie quotidienne, la perpétuation des structures sociales, la mémoire ...(Extrait)