Pour ce dossier portant sur les féminismes et le politique, j’ai choisi de présenter et d’analyser un corpus d’oeuvres hypermédiatiques, réalisées par des femmes, qui illustrent de manières différentes et complémentaires cette tendance prégnante de l’art hypermédiatique que je nomme l’activisme web1.
Par activisme web, j’entends des actions de résistance politique, sociale ou féministe. L’idée commune à toutes ces oeuvres, qui sont aussi et surtout des actions/performances sociales, demeure la volonté de résister aux différents modèles de domination et de contrôle qui sont exercés par les multiples formes de pouvoir propres à nos sociétés hypermodernes. Le panorama est vaste : résistances au sexisme, au racisme, à l’hétérocentrisme, au néolibéralisme, aux abus policiers et militaires, de même qu’à une vision technophile des relations sociales. Ces résistances peuvent agir aussi bien à petite échelle, en s’adressant par exemple à une communauté spécifique, qu’à grande échelle, en déconstruisant de l’intérieur des types conventionnés pour remettre en question nos certitudes.
Il ne s’agit pas pour moi de statuer sur la valeur et la portée de ces actions. Mon but est plutôt de décrire ce phénomène important dans le milieu des pratiques émergentes, et de donner quelques clés pour les comprendre. En effet, le web, par son aspect démocratique et par son accessibilité (du moins dans certaines régions de notre petite planète), a fourni à des artistes une tribune, une diffusion hors institution, donnant lieu à des actions plus spontanées, « plus libres » et plus « anarchistes ». Ce phénomène s’illustre notamment par la multiplication et la diffusion instantanées de manifestes ou autres écrits politiques comme forme littéraire récurrente2.
On trouve aussi sur le web plusieurs pratiques d’infiltration, visant, par exemple, à reproduire ou même à s’infiltrer dans un site institutionnel ou commercial pour y placer un élément étranger, dissonant. Un élément qui modifiera de manière radicale la manière de voir et de comprendre les symboles ou les systèmes qui sont visés.
Activisme et féminisme
Les Guerilla Girls sont un exemple canonique d’activisme artistique. Leurs manifestations, affichages publicitaires et autres inscriptions sur des objets de consommation ont frappé notre imagination depuis deux décennies. En combinant les phrases incisives au masque de gorille, leur modèle de résistance est à la fois politique et ludique. Comme elles le revendiquent ouvertement, leurs actions se veulent novatrices et féministes : « Guerrila Girls re-inventing the “ f ” word-feminism ». Leur site web est devenu une nouvelle tribune pour dénoncer les iniquités qui persistent dans le monde de la production culturelle, et un relai vers leurs projets artistiques.
Dans cet esprit activiste, j’attire l’attention sur des oeuvres hypermédiatiques qui abordent les formes matérielles des dispositifs de contrôle. Parmi ces formes matérielles, la prison est une image éloquente. Ce que rappelle Hard place, de Jenny Pollak et Lauren Gill. Cette oeuvre présente différents lieux aux États-Unis où sont séquestrés les immigrants illégaux, comme l’Immigration and Naturalization Service (INS). Les images sont inspirées de plans ou de dessins schématiques élaborés par des personnes qui ont vécu cette détention. La représentation de l’univers carcéral par son architecture y est frappante. Le site propose, enfin, des liens vers une série de ressources en ligne sur le thème des droits des immigrants et des libertés civiques.
Choisir de dénoncer l’agresseur
L’image médiatique du militaire ou du policier est un autre leitmotiv du dispositif de contrôle. Ce qu’illustre de manière très efficace le site Los Dias y Las Noches de Los Muertos, de Francesca da Rimini. Par une série d’images, de textes, de citations et de slogans, cette oeuvre prend position contre la violence et pour le respect des droits humains. Le message politique domine. L’artiste reprend des images médiatiques choquantes et frappantes qui ont marqué notre passé récent, par exemple, les photographies de l’assassinat de Carlo Giuliani, lors du sommet de Gênes. Le projet utilise diverses sources, films populaires, nouvelles, images du photojournalisme, graffitis ou autres icônes médiatiques. Le thème central de l’oeuvre tourne autour de l’idée de guerre, une guerre moderne : commerciale, financière, et surtout médiatique. La reprise de ces clichés opère de manière critique par la réorganisation qu’en propose Da Rimini, juxtaposant slogans et événements, images de crises et cris de peuples. Da Rimini nous montre des victimes et des bourreaux mais aussi des rebelles, ceux qui réagissent à cet état de guerre constant et planétaire, qui rappellent ce que ...(Extrait)

ETC