EDITORIAL

ETC propose dans ce numéro un dossier éclectique sur l’art actuel des femmes, en exposant divers aspects politiques de recherches créatrices issues de plusieurs pays, dans des articles rédigés par des auteures du Québec, et aussi de France. Plusieurs raisons nous ont motivés à privilégier l’art des femmes en 2008. En premier lieu, les créatrices sont très nombreuses, leur art est remarquable et toujours très différent de celui de leurs homologues masculins. Le caractère non exclusif de leurs propositions témoigne des sociétés riches en références auxquelles elles puisent. Ce qui distingue, éloquemment, les femmes créatrices d’aujourd’hui de celles des premières vagues féministes, depuis les années 1960, tient au fait qu’elles travaillent à partir de leur milieu, selon des spectres et des attitudes englobants. Tout se passe comme si leurs compétences sociales et politiques avaient influencé leurs oeuvres. La distanciation entre le regardeur et les positionnements philosophiques qui nourrissent ces esthétiques ne se limitent pas à, ou n’originent plus de la dénonciation pure – outil initial, antérieur, de fabrication de l’oeuvre – mais permettent plutôt l’élaboration de langages et la construction de moteurs esthétiques et sociaux (sociétaux ?) propres au féminin. Par conséquent, chacun des « positionnements » philosophiques des créatrices abordées dans ce numéro engendre, chez les auteures qui les défendent, un jaillissement réflexif et sensible qui a pour objectif de saisir et de livrer notre monde inextricablement converti à l’équivoque de nos vies.
Comme certaines de nos institutions poursuivent cette tradition de ne pas exposer autant de femmes que d’hommes, nous avons décidé de procéder par discrimination positive, ou inversée, en accordant aux créatrices leur espace, une analyse et un questionnement qui leur sont dûment consacrés.
Pour Christine Palmiéri, qui identifie une approche soft de la revendication féminine qui se constate sur tous les continents, la vie, selon les créatrices, devient oeuvre à part entière. La question de la féminité est posée hors clichés et hors stéréotypes. Les thèmes majeurs du quotidien révèlent une intimité entre les sphères privée et politique.
À l’inverse, Joanne Lalonde introduit la notion de résistance. La compréhension du monde qui traduit la douceur est bousculée dans l’art des femmes qui présente, sur le web, des actions/performances sociales. L’auteure démontre comment elles sont liées à une volonté de résister aux différents modèles de domination et de contrôle rencontrés dans nos sociétés.
Maïté Vissault, quant à elle, traite d’art actuel, qui n’est pas empreint de discours féministe, mais qui constitue « un art subjectif issu d’une pensée ni féministe, ni féminine, mais bien d’une esthétique et d’une sensibilité spécifiques aux femmes ». Elle nous présente un art moins idéaliste et plus terre-à-terre, un art identitaire, davantage axé sur la différence.
Chantal Pontbriand poursuit sa réflexion sur Yvonne Rainer, une des figures marquantes de l’avant-garde américaine depuis les années 1960, et reliée au milieu anarchiste. Danseuse, chorégraphe, cinéaste et metteure en scène, elle a insufflé un style radicalement novateur par ses films comme par ses vidéos, où elle nous livre le corps en mouvement. Chantal Pontbriand nous exlique pourquoi ce travail est toujours actuel en 2008.
Enfin, la sémiologue et théoricienne de l’art Fernande Saint-Martin est honorée dans nos pages, dans une entrevue, dirigée par Christine Palmiéri, qui retrace les étapes majeures de la vie de cette chercheure, qui a marqué l’histoire de l’art et dont le parcours en tant que femme éditrice, muséologue, et, aussi, professeure et artiste impliquée dans le milieu artistique depuis les années 1950 est remarquable.
Il faut lire ce dossier avec la perspective qu’actuellement, plusieurs expositions majeures sur l’art des femmes sont en cours, et que l’étude de l’art féministe et néoféministe n’en est qu’à ses débuts. Rappelons qu’une exposition majeure, portant sur la révolution féministe de 1965 à 1980, circule actuellement dans plusieurs villes (mais pas à Montréal), ainsi qu’un événement d’envergure présenté, en septembre 2008, par La Centrale1.
Pensons aussi au fait qu’il est probable, enfin pour le moment, que les belles heures de Montréal, en terme de représentation juste des créatrices, soient révolues. L’exposition Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme qu’est la Triennale d’art contemporain du Musée d’art contemporain de Montréal, bien que plutôt réussie, a tout de même été blâmée par des critiques et des journalistes de premier plan (Jérôme Delgado au Devoir, Nicolas Mavrikakis à Voir) parce qu’elle présentait une grande majorité de créateurs masculins. Mais cet imbroglio, même s’il est consternant, n’est en rien surprenant, puisque plus les femmes occuperont le terrain et moins certains hommes au pouvoir ne leur en concéderont davantage. Car, en général, le terrain qu’elles acquièrent, elles ne le doivent qu’à leurs propres efforts.
Les créatrices actuelles pêchent maintenant non pas parce qu’elles sont minoritaires et peu visibles mais bien parce qu’elles sont « trop » visibles, et que leur art est manifestement fort et exemplaire, tout autant (mais ?) différemment de celui de leurs collègues masculins. Quand on sait que les femmes sont encore sous-représentées dans tous les maillons de la chaîne de la reconnaissance artistique (expositions, bourses, marché, couverture), on se dit qu’elles ont probablement décidé de laisser tomber le combat et ce, depuis les années 1990 environ. Elles connaissent trop bien le prix à payer lorsqu’elles ne taisent pas les injustices qu’elles subissent. Voici donc la réalité des femmes et créatrices actuelles qui ont pris pour acquis l’héritage laissé par les générations précédentes. En décembre prochain, à l’occasion de notre deuxième dossier, nous irons vers des femmes d’humour et de performance, grandes thérapeutes de nos vies, histoire de ne rien dissimuler du réel et, surtout, de comprendre des oeuvres fortes et complexes.

Isabelle Lelarge

1 Il s’agit de Wack ! Art and the Feminist Revolution, qui réunit quelque 300 oeuvres de 120 créatrices, de 1965 à 1980, à l’initiative du MoCA de Los Angeles, une exposition qui ient de se terminer au MoMA (Long Island, N.Y.), et qui sera présentée prochainement au Vancouver Art Gallery, à Vancouver, du 4 octobre 2008 au 11 janvier 2009. Aussi, en 2007, le Brooklyn Museum présenta Global Feminismvs, sur le corpus des années 1990. Finalement, le centre d’artistes La Centrale (Galerie Powerhouse) de Montréal présente, cet automne, un événement d’envergure intitulé Gender Alarm! Nouveaux féminismes en art actuel, du 17 au 28 septembre 2008, avec performances, soirée de projection et table-ronde. Pour plus de précisions, voir : www.lacentrale.org.

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