Éric Chenet : Vous avez porté une attention particulière au travail de construction de la figure de l’artiste moderne. Dans vos différents ouvrages, La gloire de Van Gogh : Essai d’anthropologie de l’admiration (Paris, Minuit, 1991), Du peintre à l’artiste : Artisans et académiciens à l’âge classique (Paris, Minuit, 1993) ou, encore, plus récemment, dans Être écrivain : Création et identité (Paris, La Découverte, 2000), vous examinez notamment la question du « régime de singularité ». Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à ce sujet ?
Nathalie Heinich : Concernant l’émergence de la conception moderne de l’artiste, j’ai commencé par rédiger une thèse sous la direction de Pierre Bourdieu consacrée à « la constitution du champ de la peinture française au XVIIe siècle », grâce à une série de hasards intellectuels, mais aussi, plus profondément, de par la volonté que j’entretenais à l’époque de « démontrer » le caractère « socialement construit » (comme on dirait aujourd’hui), donc « arbitraire » et non pas « naturel », de la figure de l’artiste et de son idéalisation actuelle. Je mets ces termes entre guillemets car ils représentent pour moi un style de pensée critique et, par ailleurs, naïvement naturaliste (comme s’il suffisait qu’un phénomène humain soit naturel pour être nécessaire, alors que le propre de l’humain est d’être, non pas naturel mais social, c’est-à-dire historique, fluctuant, contextuel...), avec lequel j’ai mis longtemps à rompre, en même temps que je me suis éloignée de la pensée de Bourdieu et de son obsession normative et critique ce dont je m’explique dans mon dernier livre, Pourquoi Bourdieu (Gallimard 2007), ainsi que dans un recueil d’entretiens, La Sociologie à l’épreuve de l’art (Éditions Aux lieux d’être, 2006 et 2007). En revanche, j’ai gardé de cette problématique un intérêt constant pour la question du statut d’artiste, qui me paraît la dimension la moins explorée jusqu’à présent par la sociologie de l’art, beaucoup plus occupée par la question des œuvres, des publics ou des institutions. C’est un sujet passionnant, et très actuel à condition du moins qu’on l’aborde dans un esprit de curiosité intellectuelle et non pas de règlement de compte idéologique, comme c’est malheureusement si souvent le cas aujourd’hui dès lors qu’il est question d’art.
Concernant la problématique du « régime de singularité », elle ne se réduit pas au statut d’artiste, car toutes sortes de choses, dans nos sociétés, relèvent d’une telle réflexion sur les régimes de qualification des êtres, soit par la singularité, l’originalité, l’unicité, soit par son contraire la communauté, le nombre, le standard, propres au « régime de communauté ». J’ai été amenée à mettre en place cette problématique dans mon premier livre, La Gloire de Van Gogh, car il fallait bien se donner les moyens conceptuels de comprendre par quelles opérations « axiologiques » (relevant des valeurs) on était passé d’une disqualification, ou même d’une invisibilité de son œuvre et de sa personne, en raison de leur singularité, à une qualification, une valorisation voire une surexposition aux regards, pour cette même raison. C’est l’histoire de ce basculement, et ses différentes modalités, qui fait l’objet de ce livre. Et c’est à partir de ce terrain de recherche que j’ai tenté d’étendre cette question au statut des œuvres d’art et des « objets-personnes » en général, des personnalités de tous ordres, des situations, des actions et, plus généralement, de tout ce qui peut donner lieu à évaluation.
En rédigeant L’Élite artiste, qui synthétise vingt années de recherches sur l’histoire du statut d’artiste, j’ai mieux perçu et tenté de faire comprendre à quel point ce « régime de singularité » concerne beaucoup plus que les seuls artistes, même s’ils en sont aujourd’hui les représentants idéal-typiques; et à quel point, du même coup, la question de l’identité d’artiste est cruciale pour comprendre le fonctionnement actuel des sociétés démocratiques, dans leurs tentatives récurrentes pour rendre compatibles des valeurs aussi centrales en démocratie, et pourtant aussi antinomiques, que la recherche de l’excellence, l’aspiration à l’égalité et le respect de la méritocratie.
É. C. : Pensez-vous qu’au XIXe siècle, les artistes, plus que toute autre catégorie sociale partageant une identité collective, ont joué un rôle marquant dans le processus d’autodéfinition de l’individu et d’autonomisation de la société ?
N. H. : Je pense que l’idée d’une « autodéfinition de l’individu » et de son « autonomisation » par rapport à la société relève largement du fantasme, même s’il existe effectivement, depuis au moins une génération, un mouvement vers une valorisation de l’individu au détriment du collectif, et de la marginalité au détriment de l’intégration sociale (il s’agit simplement d’un déplacement sur l’axe « individualisme/holisme » tel que le définit Louis Dumont). Aucun individu n’est « autodéfini », parce que nous sommes tous soumis au langage, au regard d’autrui (Todorov), aux « institutions du sens » (Descombes) et heureusement, car qui souhaiterait être un « enfant-sauvage », ou Robinson sur son île déserte mais sans les objets récupérés du naufrage, sans la notion du temps, sans la rencontre avec Vendredi ? C’est cette illusion de l’« homo clausus » qu’a bien démontrée Norbert Elias, en montrant qu’elle n’est qu’une projection de l’expérience personnelle à l’ensemble du corps social une illusion, donc, pré-sociologique, même s’il existe encore des sociologues pour y croire voire pire ! pour la promouvoir. Que l’on valorise actuellement (et non pas que l’on expérimente) une certaine autonomisation de l’individu, essentiellement par rapport à la cellule familiale, c’est là la seule réalité observable. Et l’on peut en effet noter que cette valorisation s’appuie souvent sur l’image de l’artiste-roi (comme on dit aussi « l’enfant-roi »), qui créerait tout seul dans son coin, inventerait par lui-même des expressions inédites, ne se nourrirait d’aucune tradition, ne se déterminerait en fonction d’aucun autre artiste, à imiter ou par rapport auquel se démarquer. ..(extrait)
ETC