Quand je est un autre :
les multiples moi de Nikki S. Lee et Vibeke Tandberg
Ce concept flou et en constante redéfinition, l’identité n’aurait d’égale que l’infinie variété des individus qui le modèlent, la diversité des penseurs qui lui donnent matière. Vaste fourre-tout, en quelque sorte, dans lequel se glissent aussi bien les personnes que les collectivités, les ethnies, les cultures, les nations et les religions, les usages multiples de cette notion s’étendraient également avec la même opiniâtreté dans les domaines aussi variés que ceux du marketing et de la mode (quelle entreprise de nos jours n’investie pas capital et énergie dans la création d’un logo visant à refléter les valeurs substantielles de l’organisme). Sans généraliser abusivement, il semble dans ces conditions que les questions identitaires tendent à fuser de tout bord, même si plus rarement qu’autrement elles se manifestent sans aucune discrimination ni distance critique. Serait-ce à dire que, de nos jours, affirmer son identité s’avère un geste éminemment social (y compris lorsqu’il s’agit d’un symbole en apparence anodin) ? Faut-il interpréter chaque revendication identitaire comme la volonté de forger une image de soi servant à la fois de cadre et de définition ?
Ces questions posées, il ne faudrait pas oublier, nous rappelle Jean-Claude Kaufmann, qu’il y a de cela à peine trente ans en arrière l’intérêt porté à ce concept était loin de celui qu’on lui accorde actuellement. L’acception pré-moderne du terme, nous explique l’auteur, concernait moins l’interrogation existentielle tant discutée depuis quelques décennies (« Qui suis-je ? ») que le problème de l’identité comme « mêmeté »1. Or, ce mot « étrangement magique » « cristallisateur » , aujourd’hui aussi bien répandu dans le sens commun que dans le langage des chercheurs, serait ni plus ni moins le fait d’une double volonté. En premier lieu de l’État qui, dès la fin du 18e siècle, souhaite contrôler et comptabiliser ses sujets, et notamment ceux qui, pour des raisons économiques, migrent vers des cieux plus favorables. Puis du patronat qui, à la même période, voit dans l’instauration d’un livret ouvrier le moyen pour lui de rétablir son droit de tutelle déchu au siècle des Lumières et de la Révolution2. Période de l’histoire qui révèle par ailleurs comment, avant même l’apparition de l’État moderne, quelques philosophes, en posant comme principe universel et nouvel ordre organisateur du monde le culte de la Raison, pensant de la sorte combattre le despotisme et rejeter fermement les valeurs égocentriques de l’aristocratie, participent à faire émerger une figure jusque-là absente de la sphère sociale : l’individu. Figure autour de laquelle s’établit assez rapidement un nouveau système de valeurs et se réorganise le social. L’individualisation de la société étant bien sûr son corolaire le plus immédiat.
Parallèlement, au 19e siècle, dans le prolongement des révolutions industrielles, les sociétés occidentales développent une économie de marché dans laquelle l’individu désormais maître de son existence, émancipé des déterminismes identitaires de la vieille société, peut enfin mesurer la grandeur des possibilités infinies suscitées par l’avènement de la Raison. Désormais, la structuration interne de l’existence d’un individu échappe aux déterminismes sociaux et familiaux auparavant en vigueur. Petit à petit, l’accomplissement personnel, l’autonomisation individuelle et le libre arbitre sont les marques d’une subjectivité affranchie des cadres traditionnels qui, autrefois, assignaient l’homme en un lieu et une place. C’est en tout cas la promesse augurée, à condition toutefois...(extrait)
ETC