Brigitte Haentjens est récipiendaire, en 2007, des prix Siminovitch de Théâtre et Gascon-Thomas de l’École nationale de théâtre. Dans le cadre de ce dossier qui cherche à définir la spécificité du spectateur actuel, nous nous sommes intéressés au point de vue de Brigitte Haentjens, metteure en scène de théâtre québécoise, et, donc, à ce qu’elle pense et attend du spectateur. Pour cette entrevue, nous avons adopté la formule du tutoiement, en accord avec le climat de discussion, de sympathie et de complicité qui, rapidement, a prévalu.
Isabelle Lelarge : Quel type de théâtre fais-tu, et depuis combien d’années ?
Brigitte Haentjens : J’ai commencé ma vie active en théâtre en 1977 et j’ai traversé plusieurs étapes artistiques. Pendant quinze ans, en Ontario francophone, j’ai fait exclusivement du théâtre de création dramaturgique, des collectifs ou de nouvelles pièces d’auteurs franco ontariens, parmi lesquels on peut citer Jean-Marc Dalpé.
Plus tard, autour de 1989-90, j’ai déménagé à Montréal, où j’ai travaillé, pendant trois ans, dans un cadre plus institutionnel : J’étais directrice artistique du Théâtre Denise Pelletier, j’ai monté plusieurs pièces de répertoire au Théâtre Denise Pelletier, mais aussi à l’Espace GO, au TNM et ailleurs. Mon travail à l’époque était de facture relativement classique. Après mon départ de la direction de Denise Pelletier, ma démarche artistique s’est beaucoup radicalisée. J’ai fondé la compagnie Sibyllines, qui présente presque exclusivement du théâtre contemporain, basé sur des textes littéraires ou sur des textes de théâtre.
I. L. : Quelle est la différence entre les deux ?
B. H. : Une pièce de théâtre comporte des personnages, une histoire, une intrigue, des situations. Elle est dialoguée. Ce qui m’intéresse de plus en plus, ce sont des textes qui laissent beaucoup de place à la mise en scène. Je privilégie donc des matériaux littéraires, des adaptations de romans, des textes poétiques. Mais pas exclusivement, bien sûr.
Sur un plan formel, mon travail s’est aussi beaucoup transformé. Maintenant je suis aussi productrice, ce qui me laisse une grande marge de manœuvre au niveau artistique. Si je veux travailler avec cinquante actrices, je peux le faire, à condition de le prévoir et de faire d’autres sacrifices. Cette situation change la nature des projets bien sûr, mais aussi celle de la communication avec les acteurs et avec les concepteurs. Elle me permet aussi de superviser l’image, le communiqué de presse, l’affiche, les documents visuels.
Ce qui me passionne, c’est un théâtre contemporain. Par éducation, par formation, je suis plus attirée par les considérations intellectuelles, et de culture plus européenne que nord-américaine.
Je privilégie aussi un théâtre qui exprime un point de vue féminin, mais ce n’est pas un théâtre militant (je ne revendique rien). J’aime beaucoup mettre en scène la parole des femmes, j’aime beaucoup parler des questions autour de la féminité, de la relation entre l’art et le féminin.
I. L. : À quels types de spectateurs s’adresse ce matériau théâtre ?
B. H. : Je ne sais pas précisément qui ils sont. À Montréal, il y a de 3 000 à 4 000 personnes qui s’intéressent à un théâtre que certains medias qualifient d’exigeant, ce qui signifie peut-être un théâtre dont l’objectif premier n’est pas le divertissement.
J’aurais de la difficulté à qualifier «mon» spectateur-type : je peux observer et sentir que l’auditoire est constitué de gens éduqués qui aiment l’art, la littérature. Je constate aussi qu’il y a beaucoup de jeunes qui vont voir mes spectacles. Cela dit, pour des raisons que je ne m’explique pas forcément, certains spectacles ont littéralement explosé en terme d’audience.
I. L. : Lesquels ?
B. H. : Avec Tout comme elle, et avec La Cloche de verre, on a rejoint environ 13 000 personnes.
I. L. : Peut-être parce qu’on découvrait Céline Bonnier au théâtre ?
B. H. : Céline Bonnier était déjà une actrice de grande notoriété, au théâtre comme au cinéma ou à la télévision. Il y a sûrement une partie du public qui venait pour elle, pour la qualité exceptionnelle de sa performance. La Cloche de verre racontait une histoire, le spectacle permettait une certaine identification. Ce qui n’est pas le cas d’un spectacle comme Médée-matériau d’Heiner Müller par exemple, qui met en scène un matériau de nature plus intellectuelle, plus cérébrale où les références sont nombreuses et complexes.
I. L. : Peut-être aussi le fait que La Cloche de verre se passait dans les années 50 a-t-il eu une influence, car cette période a été cruciale pour le Québec.
B. H. : Plusieurs facteurs ont sûrement permis le succès de La Cloche de verre. On peut toujours les analyser à posteriori. Pourtant, juste avant la première, j’avais vraiment l’impression que cela n’intéresserait personne!!! La pièce Tout comme elle, à partir d’un texte de Louise Dupré, avec 50 actrices, a aussi remporté un énorme succès. On peut l’expliquer par le fait que c’était un évènement : voir sur scène autant d’actrices de tous âges, de toutes expériences. Mais il s’agissait tout de même d’un texte poétique, et qui traitait d’un sujet douloureux.
I. L. : Travailles-tu en fonction d’un public précis ?
B. H. : Je ne travaille pas en fonction d’un auditoire. Je ne pense pas à l’auditoire, sauf la veille de la première! Pour moi, l’important, c’est la parole artistique, l’urgence de ce qu’il y a dire, la façon dont nous voulons l’exprimer. Les auditoires, je les salue tous les soirs de spectacle, car je suis toujours là pendant les représentations. Mais les artistes ne sont pas des pédagogues. Ils n’ont pas à clarifier ou à expliquer l’œuvre sur la scène au moment où ils la jouent. Notre rôle consiste à exprimer un point de vue, exposer une œuvre.
J’attache beaucoup d’importance au public mais pas à l’intérieur du processus artistique...(extrait)
ETC