Au mois de mars dernier, le collectif Bioteknica présentait au public Montréalais une installation-performance intitulée LiveLifeLab1. Cette manifestation artistique, empreinte d’un activisme politique, s’inscrivait nettement dans les postulats esthétiques, philosophiques et moraux du bioart. Parmi ces présupposés, nous y retrouvions l’objectif clair visant à conscientiser le public aux enjeux scientifiques et éthiques des biotechnologies et amener celui-ci à prendre part au débat et aux choix sociaux entourant le futur de ces technosciences. La proposition regroupait des artefacts des recherches antérieures, une projection vidéographique et un ensemble de tirages numériques documentant diverses étapes de leur travail en laboratoire. Une performance en direct révélait les procédés technologiques de la culture tissulaire. Cet événement constituait une première canadienne car les artistes Jennifer Willet et Shawn Bailey invitaient les participants à assister à une procédure scientifique complexe au cours de laquelle étaient mises en œuvre certaines des techniques de la culture tissulaire dans le but de créer des sculptures vivantes2.
Ces expérimentations de Bioteknica3 poursuivent les recherches entreprises depuis leur premier passage en 2004 au laboratoire de recherche SymbioticA de la UWA, située à Perth en Australie. Dans la foulée des artistes Oron Catts et Ionat Zurr, membres fondateurs de ce centre de recherche, ils ont choisi de s’approprier ces technosciences de manière à pouvoir établir un espace de dialogue permettant au public d’assimiler la réalité très concrète des visées scientifiques des biotechnologies. À cet égard, il est vrai, comme le soulignait récemment Marvin Carlson, que la performance comme zone frontière, comme marge, permet une liberté d’action incontournable (Carlson 2004 :16). En fait, Bailey et Willet considèrent tout le déroulement de la proposition s’échelonnant sur près d’un mois comme une vaste performance : depuis l’achat de l’équipement spécialisé, les négociations avec les officiers de la sécurité publique, la construction du laboratoire, l’achat des cellules, leur ensemencement et entretien, et enfin éventuellement leur mise à mort.4 Les échanges avec le public y jouent un rôle constitutif car l’intention première de Bioteknica consiste à démocratiser l’accès à la science de manière générale, et aux biotechnologies de manière plus spécifique5, en donnant la possibilité d’expérimenter physiquement le laboratoire et les protocoles scientifiques. L’idée de Communitas (Schechner 2002 : 62) s’avère aussi présente au sens où le collectif désire que cette forme de participation plus ancrée dans le corps et suscitant certainement divers sentiments, de l’enthousiasme à la perplexité, donne la possibilité aux gens de discuter, avec des parents et amis, du sens à donner aux recherches en biotechnologie. L’artiste, incarnant ici la figure du scientifique dans le contexte de la galerie, abolit la hiérarchie liée à l’institution de la Science et à son pouvoir symbolique car la science devient un jeu, un spectacle. Investissant également les rôles du pédagogue et du passeur, Willet et Bailey transforment le laboratoire en lieu d’échange et de démystification...
(extrait)

ETC