En tant qu’êtres de sens, nous sommes des fabricants de rituels. Nous sommes ingénieux à déniveler l’existence en lui offrant des moments d’une prodigieuse densité existentielle, bouleversant le rythme quotidien et le ponctuant d’instants sacrés. La pensée naïve croit que la postmodernité a lissé ces moments de rituel en détruisant les métadiscours (religion, socialisme, etc.). Ce serait mal connaître l’homme et son inépuisable désir de donner sens au monde qui l’entoure. Face à la difficulté, dite postmoderne, de se placer sous les augures d’une structure prédéterminée donnant sens et cadre à nos rapports sociaux, surdéterminant certains moments de l’existence naissance, mort, moments de transition et permettant de les négocier avec une certaine assurance, nous déployons des trésors d’ingéniosité à bricoler de nouveaux rites, ceux-ci plus personnels. Fonder une tradition autour d’un événement important pour un groupe d’amis, aménager de nouveaux symboles permettant de négocier un deuil, répéter quelques gestes afin de se donner du courage : autant d’exemples de cette ritualité contemporaine qui fait florès.
En cela, il n’est pas étonnant que l’art contemporain, chambre de résonance de ce qui anime la culture occidentale, explore ces nouvelles ritualités. De la diversité des réifications artistiques du rituel, qui fondent d’ailleurs moins une catégorie spécifique d’œuvres qu’une approche analytique permettant d’appréhender la production actuelle, nous n’analyserons qu’une forme de rituel : le rite de passage.
L’art contemporain fréquente souvent des lieux troubles, il aime à s’enfoncer dans les lieux sans évidences de la culture actuelle, lieux de ses contradictions et de ses interrogations. Pour l’artiste, l’exploration de ces régions est difficile. Donner à voir ces enjeux suppose souvent de les mettre en scène, de les éprouver au creux de sa subjectivité. Il suppose aussi de montrer la contingence de ces normes et contraintes sociales auxquelles nous sommes attachés, de se positionner dans le vertige de leur absence.
Le recours au corps de l’artiste dans l’art performance exacerbe ce vertige, de même que les enjeux soulevés par ces pratiques et l’investissement existentiel qu’elles exigent de l’artiste. En cela, le recours au rite de passage conforte là où la solitude de l’artiste se fait angoissante : « il accompagne et encadre ces transgressions des normes. Denis Jeffrey le notait dans La Jouissance du sacré :
Ce que le rituel aide à maîtriser, c’est le sentiment de peur, d’angoisse, de terreur provoqué par ce qui semble échapper à l’être humain, à savoir l’inconnu, l’imprévisible, l’étrangeté, l’aléa, l’obscure parole de l’oracle, tout ce qui caractérise les bornes incontournables de l’existence et renvoie à la fragilité humaine et à l’imperfection de ses limites identitaires » (Jeffrey 1998 : 117).
Par sa radicalité, la pratique artistique d’Orlan exemplifie parfaitement ce processus où il s’agit tant de s’approprier une ritualité afin de conjurer l’angoisse d’une situation difficile à traverser et tout à la fois de transformer ce rituel pour le faire œuvrer au cœur de ses propres références, de son propre cadre symbolique.
Visage et rituel
Des années 1990 à 1993, Orlan a réalisé des performances au cours desquelles son visage fut modifié par des chirurgies esthétiques de plus en plus radicales ayant leur point d’aboutissement dans l’implantation, lors de la dernière performance...(extrait)
ETC