Depuis l’avènement et la prolifération des micro-ordinateurs, dans les années 80, l’univers numérique du World Wide Web pénètre les routines journalières, et se retrouve au sein d’univers aussi intimes que les foyers. On dira ainsi de l’internaute qu’il est de plus en plus « (…) soumis à une dislocation schizophrénique entre son réel existentiel et son virtuel écranique1». Cette démarcation fragile est une occasion, pour les artistes, d’expérimenter de nouvelles formes fictionnelles. S’alimentant de stratégies immersives et interactives, celles-ci viennent confondre de manière profonde fiction et réalité, et créer ainsi ce que l’on appelle un effet de présence, de réel. Tel est le cas du personnage virtuel Mouchette, qui circule sur le Web, s’infiltre dans notre imaginaire en nous laissant l’infiltrer, prendre son identité. L’incarnation de Mouchette par l’internaute permet, du même coup, l’effritement complet de la frontière illusoire entre le réel et le virtuel. Par le rituel, une structure qui permet à l’internaute d’investir Mouchette, le personnage fictif s’érige en une figure mythique.
Effet de présence corporelle
C’est d’abord la sensation d’existence du personnage qui permet d’ouvrir vers une personnification ritualisée de Mouchette. Cette illusion découle en partie de sa référence à un corps, une entité concrète dans le monde tangible. On différencie ici le corps comme concept du corps comme incarnation : (…) « embodiment is contextual, enmeshed within the specifics of place, time, physiology and culture, which together compose enactment ».2 La mise en représentation de ce qui est exposé comme étant Mouchette par le texte, les images et le son engendre plusieurs types d’effets de présence corporelle. Par le truchement de photographies dont le titre en hyperlien crée l’ancrage de Mouchette dans des lieux particuliers, il se crée une présence contextuelle. Sa présence sensorielle est générée par des photographies dont les gros plans des parties du visage de Mouchette viennent solliciter le corps comme sensation : les sens du goût, du toucher, de l’ouïe, de l’odorat et de la vue. La représentation du corps par la voix, sortes de plaintes sensuelles de Mouchette, plonge quant à elle l’internaute au cœur de son imaginaire, celui d’une caractériologie physique liée au timbre. Une présence événementielle se traduit dans les images et les textes indiquant la participation de Mouchette à un événement social, tel son anniversaire, un festival Triple X, ou encore, au milieu d’une procédure juridique dont témoigne la mise en demeure de la SACD (envoyée personnellement à Mouchette pour avoir utilisé illégalement les images du film de Robert Bresson). Ces événements engendrent d’autant plus la désagrégation d’une démarcation réel/fiction qu’ils débordent le cadre virtuel pour venir s’inscrire dans le monde...(extrait)
ETC