Le corps est pour l’homme le premier lieu de l’étonnement d’être soi. La condition humaine est corporelle, mais le rapport à l’incarnation n’est jamais tout à fait résolu. Le rapport au monde de tout homme est une question de peau en ce que celle-ci signe la frontière entre soi et l’autre, l’intérieur et l’extérieur, le dedans et le dehors. Certains artistes poussent loin une interrogation qui touche aujourd’hui de plus en plus d’adolescentes (et les garçons, en moindre nombre)1 qui recourent aux scarifications pour dire leur souffrance. Je prendrai pour mon propos une figure exemplaire de l’usage délibéré de la blessure comme cri : les performances de Gina Pane (1939-1990).
Dans le body art, les performances sont un discours sur le monde, une mise en question sur le mode d’un engagement personnel, en aucun cas une pornographie, une cruauté, un masochisme, un exhibitionnisme ou une complaisance, même si elles sont d’inégales valeurs. L’artiste se donne tout entier à son action. Si elles mettent l’artiste à mal, elles ébranlent la sécurité du spectateur. Elles interrogent avec force l’identité sexuelle, les limites corporelles, la résistance physique, les représentations du masculin ou du féminin, la sexualité, la douleur, la mort, la relation aux objets, aux autres, l’espace, la durée, etc. Le corps est le lieu rayonnant où est questionné le monde. L’intention n’est plus l’affirmation du beau mais la provocation de la chair, le retournement du corps, l’imposition du dégoût ou de l’horreur, le jaillissement du refoulé, le martèlement d’une question. Le corps entre en scène dans sa matérialité, et de manière parfois radicale. Le spectateur est physiquement touché, il participe par procuration aux souffrances ou au malaise de l’artiste (ou ce qu’il en imagine). Le corps est une matière symbolique, il est imprégné d’une symbolique sociale, voie royale pour interroger les fondements de la société et les limitations culturelles de genre, de sexe, de perception, d’émotion, etc. L’artiste entend décaler les routines de pensée et forcer au dépaysement du monde. La mise à mal de l’artiste est un chemin de sens offert aux spectateurs pour susciter l’étonnement et le dégel des pensées.
Miroir critique de nos comportements ou de nos aveuglements intellectuels, le body art est une insurrection du sens contre les représentations aseptisées du corps dans le monde contemporain des images et de la marchandise. Il dit le refus de l’hypocrisie d’un discours de libération, de bien-être, tenu par les médias ou la publicité, mais démenti par les conditions réelles d’existence. Il résonne comme un coup de poing sur la table des connivences sociales, comme un refus de cautionner plus longtemps le conte de fées. S’il n’est pas toujours pensable de s’en défaire, le loisir est donné d’un recul, d’un mouvement de retrait pour ne plus se dissoudre dans l’évidence. On ne peut toujours changer le monde autour de soi, mais on peut au moins changer son regard, et y trouver une autre posture. Si l’écrivain décrit l’obscène, il reste vêtu de mots. Et le mot chien ne mord pas. L’obscénité peinte ne jaillit pas de la toile, même si elle induit la gêne. L’artiste en revanche se met à nu, il montre ses états d’âme et fait œuvre de son corps. Le sang qui coule dans une narration n’a pas le même impact que celui qui jaillit de l’homme ou de la femme venant de s’inciser.
Une performance ritualise une tension sociale et/ou personnelle que l’artiste porte sous les yeux d’un public, lui donnant une résonance sociale et politique. Rite privé. Rite dans le sens où le lien à l’autre n’est pas aléatoire mais puise dans un registre commun, simultanément intime et privé, au sens où l’artiste est seul le maître d’œuvre, le public de la galerie ou de l’espace investi ignorant le plus souvent le déroulement de l’action.
Gina Pane a poussé loin l’interrogation sur les limites corporelles de la condition humaine. Dans Escalade non anesthésiée, en 1971, pieds et mains nus, elle monte sur un bâti métallique aux échelons munis de pointes acérées. La même année, dans Nourriture, télévision, feu, elle ingère de la viande crue avariée en surmontant son dégoût, elle regarde les actualités télévisées dans une posture inconfortable, et elle éteint avec ses pieds nus des foyers allumés sur le sable, jusqu’à ce que la douleur la contraigne à cesser...(extrait)

ETC