ETC 20 ANS
On dit que les anniversaires ont pour fonction de marquer les étapes d’une vie. Au Japon, par exemple, ceux-ci prennent la forme de rituels quasi sacrés. En art actuel, on peut alors se demander que valent 20 ans de détermination, de patience, de créativité et de dépense de soi ? Car derrière une revue, se distinguent des gens : Isabelle Lelarge et ceux qui constituent la direction des différents comités de coordination et de lecture. Ceux-ci partagent une vision commune de leur rôle. Ce sont des individus qui, au cours de ces vingt années, ont fait, jour après jour, nuit après nuit, de la revue ETC ce qu’elle est devenue. Si l’anniversaire célèbre « l’aujourd’hui » tout en posant un regard rétrospectif, il célèbre également la mouvance de la revue, sa trajectoire et ce qu’elle sera demain. En ce sens, ETC porte en elle une responsabilité pour l’avenir. Paradoxalement, elle se détache maintenant de ceux et celles qui lui ont donné naissance pour participer d’un équilibre de la parole et du regard sur l’art actuel.
Pour ETC, revue de l’art actuel, plus qu’une preuve de pertinence dans l’écosystème du milieu intellectuel de l’art, ces années font d’elle un joueur dont le statut n’est sûrement plus à valider. Mais de quelle nature est ce statut ? Quel poids a-t-il vraiment au regard des autres ? Cette question nous ramène encore et, surtout, à l’écriture, aux auteurs, ainsi qu’aux objets de leur recherche. Mais cette question nous ramène aussi aux lecteurs, à ceux à qui s’adresse la revue.
Voilà donc ici brossés à grands traits les paramètres d’une célébration de la pensée et du débat car, est-il nécessaire de l’ajouter, ETC a toujours voulu être un lieu de discussion ancré dans la production artistique d’aujourd’hui : la devinant souvent, la questionnant toujours. C’est donc dire que les auteurs de la revue d’ETC préfèrent avancer en zone de risques et de turbulences, rejetant les absolus et les déclarations à l’emporte pièce. Exercice stimulant, semble-t-il, car presque tous les auteurs/chercheurs sont associés en permanence à des institutions du savoir à travers le monde. Oui, les auteurs qui participent à la revue ETC proviennent d’un impressionnant réseau international. Ils sont souvent des universitaires travaillant ici et ailleurs, apportant avec eux une connaissance approfondie d’un sujet, d’un milieu : un regard porté, une question sans fin explorée.
Par exemple, lorsque la géographie politique s’est transformée tant et si bien qu’elle nous donna accès à un art qui nous était jusque-là refusé, ETC n’a pas craint de consacrer plusieurs pages de sa revue à une production d’Asie Centrale, à l’art roumain, à l’art russe, bref, à un art qui, souvent, se présente comme « différent » bien que faisant écho à une pratique plus connue, voire, reconnue. C’est donc dire combien ETC privilégie l’art en marge tout en n’hésitant pas, le moment venu, à consacrer de nombreuses pages à des artistes qui font « monument ». On pense tout particulièrement ici à Louise Bourgeois.
Indice d’une grande ouverture d’esprit et d’une rigueur indéfectible, cette attitude épouse le risque et se donne comme mission d’éclairer l’inconnu ou de faire voir autrement. En effet, soit avec un regard qui se porte tantôt de l’intérieur vers l’extérieur ou tantôt, de l’extérieur vers l’intérieur, on aborde ainsi à tour de rôle des thèmes tels que le voyeurisme et l’exhibitionnisme, le portrait de soi et le portait de l’autre, pour ne citer que ces deux exemples.
En plongeant dans les dossiers thématiques des vingt dernières années d’ETC, on se voit saisi d’un vertige tellement ceux-ci transportent notre regard sous des angles justes et pertinents. Pour réussir pendant vingt ans l’exploit de saisir l’invisible, il faut donc une bonne dose d’intuition, de sensibilité et, disons-le, d’intelligence. Il faut également une certaine modestie, car ETC choisit la mutation constante, laissant parfois la parole aux artistes et à leur projet, revenant sur des actualités pour les approfondir, se questionnant sur sa propre fonction et surtout sur celle de l’art dans une société menacée sans cesse par la nature humaine. Celle-ci est en effet si imparfaite qu’il faut sans cesse lui rappeler qu’aujourd’hui, plusieurs habitudes sont maintenant liées à une question de survie.
Car, comment peut-on s’adonner à une pratique artistique lorsque le monde entier est menacé de toutes parts ? Voilà une des questions que l’on retrouve constamment en filigrane dans les vingt ans d’ETC. De plus, comment se fait-il que le système de l’art rejette, sans discussion, certaines pratiques non conventionnelles et parfois inclassables ? L’art qui se fait en marge du système peut-il aussi avoir une fonction critique ? Quel est le rôle des grandes institutions publiques dans la diffusion de l’art ? Et justement, de quel art s’agit-il ?
Pour répondre à ces questions, le comité de rédaction d’ETC mise, entre autres, sur de grandes entrevues, sur des dossiers thématiques fouillés qui sortent des sentiers battus, puisqu’ils ne privilégient pas l’art qui s’expose au détriment de l’art qui se fait.
Parmi ces dossiers, le numéro 75, dont le thème est Écologie, traduit bien ici l’approche d’ETC revue d’art actuel. En effet, lorsqu’il est par exemple question de bioart, le propos sensibilise le lecteur aux démarches qui se situent hors de l’objet d’art conventionnel, qui se situent davantage dans la lignée des « performances » de Beuys. Dans ce numéro, l’ATSA ou Action Terroriste Socialement Acceptable, qui a toujours voulu se situer à l’extérieur des musées, préférant plutôt les infiltrer et les pervertir pour en tirer un certain profit dans sa lutte à l’indifférence, y trouve une place de choix qui l’inscrit enfin dans un réseau, tout en remettant en question les principes mêmes de l’exclusion. En d’autres termes, le fait d’inclure ne remet-il pas en question l’exclusion qui le précède ? Qu’est-ce que l’art ? Qui décide des critères de qualité sur lesquels chaque œuvre est jugée et surtout comment est-elle jugée ?
Rejetant à raison le seul art choisi par les institutions, ETC, revue de l’art actuel entend faire sa propre histoire de l’art d’aujourd’hui, s’avançant seule parfois sur des territoires singuliers, dans le plus grand respect du point de vue de chaque auteur et dans le respect du public auquel elle s’adresse. Le thème de la technologie, par exemple, fait aujourd’hui tendance. Il recoupe plusieurs questions, celle de la surveillance, de l’effet filmique, de l’art et de la science, des arts médiatiques, autant de thèmes qu’ETC a traités ces dernières années en s’ouvrant, lorsqu’il y avait pertinence, à des formes d’art hybrides qui empruntent maintenant régulièrement aux arts visuels : la danse, le théâtre et, bien sûr, la performance.
Rebondissant sur des observations, on a l’impression qu’ETC a des antennes dans l’espace, dans le temps et dans la matière artistique. La revue ne craint pas de donner à voir des images qui ont fait et feront scandale ou, tout au moins, qui questionnent et provoquent le débat. Le morbide, la sexualité et la question de l’identité, la violence, l’exhibitionnisme à l’œuvre, ne sont ici que quelques thèmes qui mettent en scène des productions d’artistes qui ne font pas l’unanimité. C’est d’ailleurs très bien comme cela !
Que dire, enfin, de cet anniversaire de 20 ans, si ce n’est que de souhaiter qu’il marque une courte pause dans la vie d’ETC, pour réaffirmer la revue dans son rôle en mutation constante et renouveler, encore et encore, chez ceux qui la font, l’énergie dont ils ont besoin pour résister aux temps de disette financière, à l’adversité du milieu de l’art et aux pressions exercées par les multiples besoins de celui-ci.
Or, et nous l’avons déjà dit, c’est Isabelle Lelarge qui porte en elle ce qu’est ETC, revue de l’art actuel. Elle est volubile, possède ses propres idées qu’elle ne craint pas de faire entendre, s’entoure d’amis passionnés dans le quotidien de son travail, est informée tout en étant indépendante et libre pensante. Oui, Isabelle Lelarge incarne ETC. À la barre de cette revue, l’ayant pour ainsi dire mise au monde, il y a vingt ans, elle possède encore le feu sacré. Elle parle de son développement futur en se souciant des jeunes qui constitueront la relève de demain. Ouverte d’esprit et généreuse, elle a tout lieu de s’enorgueillir de ce qu’elle a construit avec son équipe. Pourtant, elle parle avec autant de passion des numéros de la revue qu’elle dit « moins réussis » – voulant sans cesse les reprendre, comme pour refaire l’histoire – que de ses succès. Parmi ceux-ci, l’intérêt que la revue de l’art actuel suscite sur la scène internationale. Un intérêt qui donne lieu à de nouvelles collaborations inattendues et heureuses. La diffusion de la revue dans des lieux de prestige, tel que Beaubourg à Paris et, surtout, le fait que le bilan de 20 ans de parution fasse émerger une histoire de l’art avant qu’elle ne soit inscrite dans le système de l’art, des galeries et des musées. D’ailleurs, Isabelle Lelarge ajoutera qu’une portion des œuvres abordées dans sa revue n’entrera peut-être jamais dans un musée, tout simplement parce que ce n’est pas là sa destinée. Oui, Isabelle Lelarge a fait ETC. Elle n’a pas non plus hésité à s’en servir comme tribune pour sonner l’alarme, lorsqu’elle jugeait que certaines situations étaient inacceptables. C’est ainsi que l’évocation de la fermeture du CIAC (Centre international d’art contemporain) l’a fait prendre position de manière virulente contre l’indifférence d’un milieu trop centré sur ses propres problèmes pour penser à ceux des autres.
Et que souhaite maintenant Isabelle Lelarge pour le futur d’ETC ? Principalement, l’élargissement de son lectorat grâce à une plus grande diffusion. Or, cette augmentation du nombre de lecteurs est tributaire d’appuis financiers qui concourront à faire d’ETC une revue bilingue. Dans un contexte de mondialisation Isabelle Lelarge pense, à raison, que le bilinguisme s’impose.
Si l’on dit que les anniversaires marquent un temps d’arrêt, qu’ils sont des rituels, je propose enfin de célébrer ici la continuité. Que le futur à parcourir continue à mener ETC, sa directrice et son équipe, sur les chemins les moins fréquentés. Bon vingtième anniversaire et longue vie à ETC, revue de l’art actuel !

Manon Blanchette

Docteure en Études et pratiques des arts, Manon Blanchette a réalisé de nombreuses expositions et publié des catalogues tant pour le Musée d’art contemporain de Montréal que pour des institutions muséologiques en Europe et en Amérique du sud. Dès les années 70, elle s’intéresse à l’art vidéographique. En 2003, elle a complété une thèse sur la pragmatique de l’ébranlement dans les œuvres de Bill Viola. À titre de spécialiste de l’art contemporain, elle publie également pour plusieurs revues dans les domaines de la sculpture, de la peinture, du théâtre et des technologies nouvelles. De 1982 à 2007, elle a occupé plusieurs postes de direction au Musée d’art contemporain de Montréal, et est également commissaire d’expositions. Depuis 1987, elle est consultante pour la Société des directeurs des musées montréalais.


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