S'il existe une rubrique sous laquelle il est possible de réunir la presque totalité de la production du collectif d’artistes BGL, c’est bien celle du recyclage. Outre le fait qu’une proportion importante des œuvres du trio ait été réalisée dans le passé à l’aide de matériaux recyclés, il se dégage de cet ensemble un discours à propos de la surconsommation, dont on retrouve des échos plus ou moins accentués d’une œuvre à l’autre. Une des dernières apparitions du collectif formé de Jasmin Bilodeau, de Sébastien Giguère et de Nicolas Laverdière, à l’œil de Poisson, à Québec1, donnait un tour de vis supplémentaire à cette dimension. Là, BGL se recyclait lui-même, créant entre les œuvres de ce qui ressemblait à une rétrospective auto-réalisée, des relations inédites, qui pointent vers ce qu’il y aurait tout lieu de voir, selon moi, à la suite de ce que Susan Sontag convoitait pour la photographie, à savoir une « écologie des images », comme une écologie des objets.
Quiconque suit les développements de l’art contemporain des dernières années ne peut ignorer la part de plus en plus importante des commissaires d’exposition de toute provenance professionnelle. Sous ces nombreux regards portés sur l’art dans la stricte visée de produire des expositions, tout un processus de gestion des objets d’art se distingue. Je ne désire pas énumérer ici toutes les étapes que doit traverser celui ou celle qui se livre à l’exercice de « commissarier », le terme semble s’imposer, une exposition, mais il faut rappeler, si besoin en est, qu’à même ce processus se dessine toute l’organisation sociale et industrielle du système de l’art – les instances de production, de distribution et d’utilisation de l’art dans la culture contemporaine – et il y a tout lieu de se demander si une argumentation écologique ne peut pas être menée autour de ces procès. Au sein de cette mécanique se mesure la capacité des intervenants à forger des discours appuyés par des manières de présenter des œuvres, à créer des discours ou des contenus qui auraient la propriété, la formule encore une fois est devenue chose commune, de prendre leur élan entre les œuvres, à partir de relations qui unissent autour du vocable « art » des objets qui n’ont pas forcément été conçus pour se côtoyer.
On me voit sans doute venir à grands pas, cette manière d’investir les interstices peut être vue comme un écosystème. Du moins, il en va de la cohabitation d’éléments dans un environnement donné. Les remarques qui suivront sur la plus récente exposition individuelle de BGL sont exploratoires, mais la question mérite d’être posée, à savoir si cette exposition, intitulée Le Discours des éléments, ne serait pas apte, justement, à supporter un discours de nature écologiste. Pour y arriver, il faut accepter que le terme, dont l’usage est de plus en plus fréquemment associé à des idéologies politiques et même à un certain militantisme, soit dégagé de cette acception pour être entendu plus volontiers dans son sens premier de « science de l’habitat ». Une fois cette précision faite, je suis tenté de retourner à la formule autrefois proposée par Susan Sontag alors que, souhaitant l’émergence d’une « écologie des images », elle suggérait un « remède conservatoire2 » à une abondance des images sur laquelle il est aujourd’hui toujours de bon ton de se plaindre. La formule de Sontag est peut-être discutable vu la métaphore médicale qui lui est implicite, mais elle permet toutefois d’entrevoir le travail de conservation comme devant se pencher sur des objets (ou des images), qui soient de l’ordre du vivant et pour lesquels l’articulation des liens entre eux revient à les faire habiter dans un même environnement, plus ou moins contrôlé. L’analogie avec la production de BGL dépasse cependant selon moi le niveau de la métaphore et vaut d’être développée.

Acculturer l’espace
Depuis les débuts du trio en 1996, l’art de BGL a plus souvent qu’à son tour été associé à une pratique dont la teneur humoristique ne diminuait en rien une portée sociale, tout entière occupée à mettre en relief les torts et les abus de la société de consommation. Il n’y a qu’à penser, par exemple, à l’utilisation de centaines de contenants de plastique pour une œuvre, en 2002, au Musée national des beaux-arts du Québec, dont le titre, Abondance difficile à regarder, n’avait rien d’évocateur. La suspension de ces détritus au sommet de la verrière du hall d’entrée de l’institution forçait le regard à se poser là et à scruter des objets qui, ainsi regroupés, et malgré qu’ils aient été rechargés par l’art, ne continuaient pas moins de se manifester, précisément, comme un entassement de restes.
Depuis les débuts de cette décennie de création et ce, de façon synchrone au premier niveau de lecture que je viens de mentionner, les commentaires se sont multipliés au sein de la fortune critique du collectif, à l’effet que le rythme de production intensif que ce dernier s’est donné risquait de le mener vite à l’essoufflement. Pourtant, les bons coups se sont accumulés en succession, montrant que la critique, en formulant ses inquiétudes, n’a pas su viser juste. Par contre, après dix ans de pratique, la cadence soutenue de production et d’apparitions des trois artistes, autant dans les centres d’artistes, dans les manifestations d’art public que, tout récemment, jusque dans les murs d’une galerie privée3, a très certainement eu comme effet de provoquer une considérable accumulation d’œuvres dans l’atelier du trio, reproduisant en quelque sorte le système tant décrié de la production industrielle. Ceci dit, en 2006, lors de deux des expositions auxquelles les artistes ont prêté leur concours, ils donnaient l’impression de s’être placés sous un mode rétrospectif4. Il faut d’ailleurs verser à ce dossier le titre presque moqueur de l’exposition présentée dans le contexte de la galerie privée, Se la jouer commerciale, complété par un sous-titre, Esthétique de présentation, soulignant à gros traits, bien que la veine traverse déjà l’ensemble de cette production, une prise de conscience accrue de l’intégration, à même l’acte créatif, d’une rhétorique de l’exposition...
(extrait)

ETC