Depuis la révolution copernicienne, la terre, considérée jusqu’alors comme le socle à partir duquel nous nous situons dans le monde, s’est retrouvée au niveau d’une simple planète en mouvement autour du soleil. Remuant ciel et terre, ce bouleversement, qui a remis en question notre conception ancestrale de la place de l’homme au sein du cosmos, a fait frémir plusieurs artistes et poètes de la Renaissance, proches en cela de la sagesse populaire. C’est que la pensée scientifique, obéissant désormais à la rigueur des mathématiques, annonçait le risque d’un arrachement à ce monde tel que l’homme en fait quotidiennement l’expérience. Cette coupure entre le monde vécu et celui plus abstrait de la science devait aussi conduire à une crise de notre compréhension du sens du monde2. Pour remédier à cette crise, le philosophe Husserl va pratiquer « le retour aux choses mêmes » et ramener sur terre la subjectivité comme être au monde. Ce qui, pour l’origine de la géométrie, devait redonner une priorité à l’expérience de la Terre comme étant immuable3. Même si personne ne peut aujourd’hui contester la mobilité de la Terre, celle-ci est, pour nous qui l’habitons, davantage qu’une simple planète. En tant que « corps-sol », elle est l’horizon indispensable de notre monde. Comment alors une œuvre d’art, qui fait appel à une écologie des ondes, comme celle de Jean-Pierre Aubé, peut-elle concilier une représentation de la Terre devenue planétaire à une esthétique du paysage ?
Depuis l’an 2000, Aubé s’intéresse aux Very Low Frequency (VLF). Cet attrait pour ces ondes de très basses fréquences a pour origine une réflexion sur le paysage. Celle-ci s’est développée par l’entremise de la photographie. C’est comme artiste photographe qu’il s’est d’abord mis à parcourir des territoires peu fréquentés, à la recherche de nouveaux points de vue sur le paysage. Or, comme on sait, le paysage présuppose le pays, lequel désigne en latin une étendue limitée par le regard. Mais étant de nature artistique, le paysage ajoute aussi quelque chose au pays. D’ailleurs, l’histoire du paysage implique un processus de déterritorialisation et de reterritorialisation. L’acte créatif engendre du dépaysement, il est essentiellement mouvement, déplacement. C’est pourquoi Aubé ne s’est jamais contenté de faire de la photographie. Celle-ci a toujours été accompagnée d’une expérience du paysage et de ses frontières par rapport à l’idée que nous nous faisons de la nature4. Très tôt, donc, cette expérience devait se traduire en actions et prendre la forme d’une récupération de phénomènes. Ces phénomènes sont des éléments qui appartiennent au monde réel, mais dont l’existence est soit invisible, soit inaudible. C’est grâce à la technique et à l’art comme technique que ces phénomènes nous sont révélés. Après l’eau d’une rivière oubliée et l’énergie du vent emmagasinée dans une éolienne5, Aubé, au moyen d’une technologie apte à capter les sons VLF, s’est mis en quête de la musicalité de la Terre. Les VLF, ce que l’on appelle aussi Natural radio, sont des ondes qui nécessitent un récepteur VLF. Muni de diverses versions de ces appareils, Aubé a commencé à enregistrer des sons en provenance des orages électromagnétiques solaires ou terrestres, et surtout les bruits électromagnétiques des aurores polaires.
Comme phénomènes lumineux accessibles à l’œil nu, les aurores boréales ont toujours fasciné. Bien avant que la physique moderne puisse théoriser ce spectacle venu du ciel, il n’est pas étonnant que de nombreux mythes aient circulé à leur sujet. Mais au moment où on a envoyé, vers la fin des années 1950, des sondes dans l’espace, la science s’est emparée de ce phénomène céleste. En tant que planète, la Terre n’est pas un système inerte. Conducteur d’électricité, le champ magnétique qui l’englobe subit de constantes fluctuations climatiques et électromagnétiques tels les orages électriques, les vents solaires ou encore les aurores boréales. La lumière des aurores provient alors des collisions entre des particules en action dans la magnétosphère et les atomes et ions de l’ionosphère. En somme, l’univers électrique qui entoure la Terre fait de l’espace cosmique un univers sonore. Pour capter ces sons, notamment, ceux en provenance des aurores boréales, il faut bien sûr se déplacer vers le nord. Entre 2001 et 2003, Aubé a donc entrepris plusieurs expéditions qui l’ont mené au lac Batiscan, dans le parc des Laurentides (Québec); sur une île située dans le fleuve St-Laurent; également en Finlande, plus précisément en Laponie, à 250 kilomètres du cercle polaire, et finalement en Écosse, sur les rives du Loch Ness. Ces diverses prises de son lui serviront dès lors de documents pouvant être désormais entendus lors de performances ou d’installations sonores. Mais ces documents seront aussi accompagnés d’images de paysages nordiques, instaurant un lien entre la terre qui se trouve sous nos pieds et celle qui se meut dans l’infini.6
Ces captations de sons naturels qui apparaissent grâce à l’art technologique sont toutefois de plus en plus difficiles à obtenir. Les sons VLF sont obstrués par les émissions électromagnétiques occasionnées par l’activité humaine...
(extrait)

ETC