Pour l’exposition Environnement : manières pour agir demain1, Giovanna Borasi, conservatrice d’architecture contemporaine au Centre Canadien d’Architecture, a réuni Gilles Clément, paysagiste2, et Philippe Rahm, architecte3. Le premier est reconnu pour ses ambitieux projets en matière de paysages naturels, fondés sur le concept du Tiers paysage, jardins développés avec une intervention humaine limitée. Le second explore quant à lui des environnements artificiels et sa Météorologie d’intérieur défend l’idée que la fonction et la forme d’un bâtiment sont déterminées par le climat. ETC les a rencontrés lors de l’ouverture de l’exposition.
ETC : Vous semblez poursuivre des démarches antagonistes et il peut paraître surprenant de les voir sous un même toit. Mais quelque part, vous êtes complémentaires. Qu’en pensez-vous ?
Gilles Clément : C’est une complémentarité logique puisque Philippe est architecte et que, moi, je suis jardinier. Ce sont des champs d’investigation différents, mais complémentaires
Philippe Rahm : Ce qui nous rapproche, c’est une volonté de réalité. De travailler avec du matériel réel, le biologique ou le physiologique, de le comprendre vraiment et de faire émerger des formes inconnues, des fictions. C’est peut-être de l’imaginaire ou de la poésie, mais ça se nourrit toujours d’un fond réel. C’est un désir très fort de réalité.
ETC : Vous semblez également partager une réalité très actuelle, celle des préoccupations environnementales. Êtes-vous écologistes ?
P. R. : Je m’appuie sur des questions de développement durable, de réchauffement climatique, mais ce qui m’intéresse, c’est de voir de quelle manière elles peuvent transformer la forme et même l’esthétique architecturales. On est aujourd’hui devant la nécessité de réduire très fortement la dépense énergétique à l’intérieur du bâtiment. Il s’agit, en fait, d’une nouvelle révolution.
ETC : Quelles données le développement durable vous pousse-t-il à étudier ?
P. R. : La ventilation, l’humidité, le renouvellement de l’air dans la maison, le degré de température. J’essaie de les comprendre, de voir à leur mise en place et de refaire des plans, des coupes, des modes d’habitation qui surgissent un peu par hasard.
ETC : Ces données naturelles ont-elles la même résonance chez vous, Gilles Clément ?
G. C. : Non, puisque, moi, je suis soumis à une météo que je ne contrôle pas. Mais j’ai confiance dans la capacité des êtres vivants à réinterpréter eux aussi, avec beaucoup d’inventivité, les changements de l’environnement, les conditions climatiques en particulier. Mais ce qui m’inquiète, c’est la disqualification du milieu, qui risque d’altérer le moteur de la vie. En terme de qualité biologique, il y a perte.
ETC : Les changements climatiques dont on parle tant ont-ils une influence sur votre travail ? Vous, Gilles Clément, vous y êtes totalement relié, avec vos jardins…
G. C. : Tout à fait. La conception d’un jardin a une influence immédiate sur la façon dont on va l’entretenir, y dépenser de l’énergie. Un jardin, s’il est conçu comme la pelouse que je vois d’ici (NDRL : nous sommes au Centre canadien d’architecture, avec une vue sur le jardin abritant les sculptures de Melvin Charney), c’est terrible. Il suffit de supprimer conceptuellement le principe pelouse pour en arriver à quelque chose de tout à fait différent sur l’entretien et sur la diminution de la consommation.
P. R. : Pour ma part, je ne peux expliquer la transformation du climat, mais je vois qu’elle est une réalité. À nous architectes, par exemple, on nous demande de diminuer la consommation énergétique des bâtiments par quatre ou par huit.
ETC : Ce n’est pas aux ingénieurs à penser à ça mais bien aux architectes ?
P. R. : Aujourd’hui, oui. Pendant longtemps, les architectes ne connaissaient pas le vide. Ils travaillaient sur les plans, les murs, les surfaces, les décorations, les proportions, parce qu’ils étaient incapables de le faire sur le vide. Alors que la raison fondamentale de l’architecture, c’est quand même d’occuper un espace. Aujourd’hui, pour travailler sur l’espace, sur le vide, on a non seulement plus de moyens, mais aussi ces nouveaux éléments qui composent la réalité architecturale.
ETC : Comment occuper un espace en étant écologique ?
P. R. : Le bâtiment le plus écologique est celui qui n’a plus aucune relation avec l’extérieur. Où l’on ne peut plus ouvrir une seule fenêtre. Pour réduire la consommation d’énergie d’un bâtiment, l’enveloppe doit être totalement étanche, sans aucune sortie. La seule question, le seul lien avec l’extérieur, est d’arriver à renouveler l’air. Il est clair, en tout cas, qu’il y a un effort intellectuel à faire pour comprendre la maison écologique. On repense les questions d’architecture à travers ces problématiques, pour ainsi faire ressurgir de nouvelles formes, de nouveaux usages et une nouvelle esthétique. C’est pour cette raison que je cherche à me réapproprier les outils de l’ingénieur. Pour ne pas subir ses lois et être juste là à dessiner les frises de la maison.
ETC : Dans le catalogue de l’exposition, Giovanna Borasi cite Jared Diamond4, qui prétend que le futur est quand même ouvert, qu’il est entre nos mains. Vous, Gilles Clément, qui prônez la non-intervention, qu’en pensez-vous ?
G. C. : L’avenir est entre nos mains, dans notre capacité. Nous avons la conscience, la capacité d’analyser les phénomènes, ce que les plantes et les animaux n’ont pas. Ce n’est pas parce que je prône la non-intervention qu’il ne faut rien faire..(extrait)
ETC