Rendre compte, à travers les œuvres d’une douzaine d’artistes ayant exposé à Montréal dans certaines galeries, musées ou centres d’artiste, à l’automne 2006 et durant l’hiver 2007, des interrogations sur l’écologie et l’environnement. Se questionner ainsi sur les relations entre l’homme et l’espace social au début du XXIe siècle, alors que le paysage est marqué par une urbanisation généralisée. Au moment où les hommes eux-mêmes sont mis en crise par ces mutations et ces bouleversements, ces artistes découpent des visions pleines d’acuité pour nous inciter à mieux voir notre monde.
Considérons Denis Farley. Ses photographies se conjuguent en écho avec l’analyse de certains urbanistes et sociologues qui parlent d’un double mouvement où, paradoxalement, l’urbanisation touche la campagne et la ruralisation l’espace urbain. Se déplaçant du périphérique de nos villes, une certaine façon si typique de la « suburbia » nord-américaine d’encadrer la nature fait retour dans les centres. Déchirant par là certains des filtres sociaux et spatiaux qui encadrent la nature, le photographe exposait plusieurs polyptyques avec Lynne Cohen, dans le cadre d’une exposition intitulée Points d’accès (Parisian Laundry, 11 janvier au 25 février).
Beaucoup de ces images laissent entrevoir des espaces verts intérieurs, des aménagements paysagers implantés de façon artificielle à l’entrée de tours à bureaux. Tel un signal, cette concentration de plantes d’ornement balise la transition entre espace public et espace privé. Là, des bambous croissent en pot. Gigantesques, ils détonnent avec un sol lustré de marbre. Ailleurs, ce sont des palmiers qui s’élancent, encagés, aux faîtes d’autant de halls ou d’atriums. Dans une autre œuvre, une image du ciel nocturne étoilé se juxtapose au verre et au métal d’un mur-écran en se heurtant à la tyrannie anguleuse du bâti. Une photographie intercalée entre des photos de halls bétonnés montre le tronc d’un bouleau qui flotte à la dérive. Par-delà les volumes brutalistes, des bourgeons se font réseau organique à côté de l’assemblage des pavés de verre d’un mur extérieur. Farley pousse à bout la logique qui fait que ces jardins intérieurs s’intègrent à la densité architecturale, mais selon un trope architectural discordant et tape-à-l’œil issu des stéréotypes de la banlieue cossue. Ces Déplacements, – titres de ses œuvres –, se font tensions. Ces images de centres d’affaires nous les présentent en même temps de façon radieuse, tant l’architecture s’y déploie selon une rhétorique publicitaire. Farley nous communique sans pathos une horreur discrète et tranquille. L’aspect « cosmétique », la banalité et le conditionnement de ces lieux uniformisés, hybrides, mi-verts, mi-administratifs s’immergent dans le bain commun du business, des « globales réalités » et de la mondialisation.
De temps en temps, l’objectif de Farley s’arrête aux gens d’en bas des immeubles. C’est souvent à travers un personnage isolé que l’interrogation sur l’homme et son environnement reprend corps. La présence minuscule d’un être humain semble écrasée. Le statut de ce dernier est loin d’être clair. Il n’apparaît pas comme un usager mais au contraire, souvent, comme un indésirable, quelqu’un qui fréquenterait ces lieux sans raison. On pense à ces fumeurs furtifs, repoussés à la limite de la clandestinité, qui squattent les abords des immeubles à bureaux tant la pression sociale politiquement correcte décourage une pratique jugée désormais dangereusement déviante. Indéterminés, « itinérants » ou « prestataires », comme dénaturés par un qualificatif technocratique qui en ferait autant d’êtres sans qualité, non désignés et non socialisés, les habitants des photos de Farley participent de cette stratégie qui évacue tout l’odieux des rapports d’exploitation humaine qu’elle tend à gommer. Ces figures apparaissent comme acculées, couchées ou accroupies au pied du mur, dans une oisiveté culpabilisante face au productivisme ambiant que glorifie cette architecture. Le cadre de vie pourrait assujettir les corps au néo-capitalisme devenu aussi « vert » et sportif, en les pliant à de nouveaux usages, à la tyrannie de la mobilité, du bien-être et de la santé. Il les voue en cela totalement à l’échange économique et commercial.
La réalité de nos villes est maintenant façonnée par ces développements de bureaux toujours désespérément à louer, vidés pour activités délocalisées vers des technopoles d’un monde émergent où la force de travail a pour le capital le double avantage d’être plus compétente et d’exiger une masse salariale moindre. Profits conjoncturistes et dividendes s’allient pour laisser vacants des espaces sous moquettes et des bureaux paysagers avec de tels halls dépersonnalisés. Malgré cette marge en dents de scie pour les promoteurs, le marché immobilier substitue à la ville une enfilade de plates-formes d’activités, de localisations polyvalentes, de murs rideaux abritant des activités tertiaires. Leurs qualités d’écrins sans âme semblent là pour faire oublier la précarité d’un travail contemporain sans lieu...(extrait)

ETC