ÉDITORIAL
Les créateurs sont les premiers à affronter les sujets les plus délicats qui soient. Ils intègrent ou assimilent, et réagissent illico. Depuis au moins une quarantaine d’années, des projets artistiques s’articulent autour de préoccupations environnementales et, aujourd’hui, ils sont, en art actuel, de plus en plus nombreux. Dans ce numéro, nous publions un deuxième dossier en une année sur cette question, dans un contexte où de multiples propositions sur culture et nature se chevauchent et agissent sur un fond d’extrême urgence.
« Un geste d’artiste dans le paysage ». C’est en ces termes descriptifs, ou bucoliques, que Francine Larivée nous annonce la vaste intervention écologique qu’elle réalise, depuis 2001, aux abords du canal Lachine, dans la région de Montréal. Intitulé « Après le passage des trains, geste urbain de paysage : soins et semences », ce projet répercute la trace mnésique d’une ancienne gare de triage et de ses rails, au nord de la rue Saint-Patrick. Il procède d’une colossale intervention d’ensemencement du terrain, par différents types de plantes accumulatrices de polluants (sous forme de traces de métaux lourds), et la transplantation de nombreux arbres. La mission de l’artiste en est une de phytoremédiation qui consiste, ni plus ni moins, à rétablir l’écosystème du lieu.
La collaboration de l’artiste avec le Laboratoire en environnement de la Ville de Montréal et le Jardin botanique de Montréal a permis de redécouvrir, formellement et symboliquement, les rails enterrés à 50 cm de profondeur, tandis que les différents ensemencements et camaïeux de verts et d’ocres ont pour fonction de faire remonter ces traces vers la surface. De plus, les chemins empruntés par les travailleurs d’alors ont aussi été remis à jour, grâce à des sentiers qui, sous la forme de sillons, sont traduits par un gravier blanc. Ce désir de soigner terre et mémoire contribue, selon Larivée, à « guérir les traces enfouies d’une histoire industrielle… tout en renouant avec l’agriculture et la culture des sols et le traitement de ses composantes ».
Dans l’espace de la galerie où les projets de grande envergure se présentent autrement qu’à l’extérieur, Maude Léonard-Contant expose Surtout ne prends pas froid. Elle a recréé un « extrait » de forêt où des arbres réunis, qu’on croirait véritables, jouent un rôle et un leurre qui tiennent, en fait, de l’incongruité ou de la tragédie.
Dans ce lieu d’une métaphore de ce qu’il reste de nos arbres – nos bouleaux, habitants pluriels de la forêt boréale – nous sommes confrontés au vide dans le corps même de l’arbre. Ailleurs, remisés, des billots fagotés ou vides rassemblés nous rapprochent des solutions culturelles que l’humain aurait trouvées pour occulter l’échec de l’homme face à la nature, et dont nous sommes témoins et complices.
L’artiste utilise le papier, le crayon et le fusain pour recréer ce papier blanc, gris et noir du bouleau. Nous assistons, là encore, à un autre leurre, qui tente de nous faire oublier le fait qu’il ne reste plus assez d’arbres pour les couvrir de nos mots. Non, de nos maux.
Naledi Jackson, pour sa part, unifie culture et nature au sein d’une œuvre picturale. Celle-ci est étrange, car elle présente ce qui culturellement nous semble impossible. Soit de l’herbe croissant sur un tableau. Mais la fonction de tableau vivant prend ici littéralement tout son sens. Enfin, autrement, étant donné que nous devons arroser et entretenir régulièrement cette peinture, à savoir, sa partie « plante », là où la peinture n’occupe pas la surface. Il faut s’en tenir à cette cohabitation des deux, sinon l’une détruit l’autre.
Dans un ordre d’idées complémentaire, je vous convie à une réflexion sur une écologie espérée et que je qualifierais d’intellectuelle. Ayant récemment été invitée à prononcer une conférence au Centre d’exposition de Val-d’Or, je me suis rendue compte que la région de l’Abitibi-Témiscamingue n’a (probablement) aucun auteur dont la tâche serait d’expliquer l’art de la région. Ceci m’a été confirmé par tous les intervenants culturels rencontrés sur les lieux. J’y ai, en effet, appris que l’Université du Québec à Rouyn-Noranda offre des cours d’art et de multimédias, mais aucun programme d’histoire de l’art. Comment la chose peut-elle être possible ? Ceci a pour conséquence, bien évidemment, que cette région est en détresse puisqu’il lui manque un maillon crucial de sa chaîne des arts visuels. Elle ne dispose que de très peu de moyens pour questionner et diffuser l’art qui y est produit. Je fais donc appel aux différents lieux d’enseignement de cette région afin qu’on y rétablisse l’histoire de l’art et qu’un geste équitable et de responsabilisation soit accompli. Car il ne saurait y avoir d’art sans histoire de l’art.
ETC