Fastidieuse lecture que celle du penseur à l’heure où la pensée devient un objet aussi encombrant qu’un vieux four de cuisine, trop démodé pour faire office d’autre chose que de décor. Aussi, plutôt que de rentrer dans les tréfonds de sa dialectique négative, paraphrasons Adorno en des termes qu’il n’a certes pas employés, mais qui pourtant ne le renieront guère.
Si l’on envisageait de situer au cœur de notre présent le seul titre de son ouvrage ici en exergue, il faudrait le définir par le rapport hic et nunc entre au-dedans, espace privé, et au-dehors, espace public. Au-dedans, dans l’espace de la maison où l’écran de télévision fait lieu exact d’une moralia moins que minima ; au-dehors, dans l’espace de la rue où le carton du sans-abri fait lieu exact de la vie plus que mutilée. Au-dedans où nous entendons par exemple le présentateur d’une nouvelle émission annoncer qu’elle est « culturelle » avant de nous vendre le package de célébrités qui en forme le contenu derrière l’étiquette, des plus alléchantes comme adjectif, mais des moins attrayantes comme substantif, car « le mot culture fait un peu peur » ajoute-t-il immédiatement1.
Au-dehors où nous lisons SVP, une petite pièce pour manger en leitmotiv aussi inflationnel que le régime qui l’a produit, avant d’entendre le cri muet d’un Aidez-moi, j’ai faim, tracé par une main sans plus de visage qu’il n’y a de nourriture dans l’emballage qui la contenait, et qui sert maintenant à le dire. En sorte qu’au-dedans, les corps en gloire qui défilent et au-dehors, les corps déchus qui s’alignent, que reste-t-il à constater aujourd’hui du système hier analysé par le penseur de l’École de Francfort ? S’il s’est de fait réalisé comme total et non pas général, c’est qu’il laisse invisible le lien qui unit le champ du réel à celui du symbolique.
Faisant croire à une absence tout aussi totale de rapport entre misère sociale (organisée par le monde du travail ou champ du réel) et misère intellectuelle (organisée par le monde de la pensée ou champ du symbolique), il a fabriqué l’idée devenue opinion communément admise et intégrée que la culture est un superflu (c’est-à-dire un luxe) dans ce monde de nantis (c’est-à-dire de pauvres). Alors que sauf à considérer l’humanité comme une machine à réifier la vie dont l’homme serait l’instrument fonctionnel, la culture est de première nécessité pour l’homme afin de donner à l’humanité le sens de l’humain qu’elle contient en tant que mot le désignant d’emblée comme être de l’humanité.
Et si la résonance étrangement moderne des termes d’Adorno désigne cinquante ans plus tard un sort non plus restreint aux objets culturels, mais de plus en plus partagé par les œuvres d’art3, c’est néanmoins dans une forme de résistance au devenir-marchandise de l’homme comme pouvoir de la conscience que d’hier à aujourd’hui continue de se situer l’artiste comme tel.

Hirschhorn après Filliou (1)
Ainsi de Robert Filliou, né en 1926 et mort en 1987 après avoir depuis longtemps inscrit sur la déchirure d’emballages ce qu’on pourrait appeler des poésies quotidiennes. Des poésies qui vont et viennent tour à tour au jour le jour, comme les nuages dans le ciel avant la pluie jusqu’à nous, et que la vie produit d’elle-même en tant que force créatrice avant l’homme créateur. Soit des poésies non artistiques au regard du regard en tant qu’art ; ou encore : non pas tant le langage de la poésie que les mots de la vie, les mots inventés qui inventent la vie en fondant celle-ci comme poïesis, faire créateur qui est d’abord créateur de l’homme dans son rapport au monde ; mais que l’homme et le monde n’ont de cesse de toujours défaire sans plus de volonté de le réinventer qu’ils ne projettent de l’instaurer.
Le langage de la vie, donc, par les mots d’une poésie en minuscules pour la ténuité même du sens de la vie, à la fois absurde et essentiel, et designé comme tel à se donner à lire sous la forme inframince d’une esthétique de la précarité. Portée aux marges du grand art qui furent aussi celles du milieu de l’art pour l’artiste pleinement Fluxus qu’il était, une poésie aussi fragile que le goût de la mort accompagnant la conscience de l’existence.
..(extrait)

ETC