Trois ans après la première édition, Orange présente son deuxième opus à Saint-Hyacinthe, suivant de quelques mois sa publication éponyme. Que cette manifestation ait été conçue et développée dans la capitale québécoise de l’agroalimentaire, avec Expression pour centre névralgique, situé au-dessus du marché public, n’est pas fortuit. La nourriture est au cœur de la ville, des réflexions et bien sûr des créations. La sélection des œuvres a engendré le thème porteur Como Como, autant jeu lexical et sonore que clin d’œil à l’exposition Comer or not comer de Salamanca (Espagne), fin 2002, le mot espagnol como signifiant à la fois « comment » et « je mange ».
Si les deux événements sont parents et chronologiquement rapprochés, de nouvelles préoccupations ont émergé dans le contenu et se reflètent dans le travail des commissaires du cru 2006, Eve-Lyne Beaudry, Marcel Blouin, Catherine Nadon et Myriam Tétrault. Myriam Tétreault explique que cette édition « intégrait davantage les dimensions environnementales et agricoles ». Les œuvres sont en relation avec l’alimentation comme acte politique et social. Choisir ce que l’on ingère, dans une perspective sanitaire et écologique à rebours des incitatifs de marketing, participe des enjeux sociaux contemporains.
Une quinzaine d’artistes d’Amérique du Nord, d’Amérique du Sud et d’Europe ont alors côtoyé pour cet événement-laboratoire des théoriciens de l’art ainsi que des acteurs de la question agroalimentaire contemporaine.
Orange se veut un événement multiple avec expositions, performances et conférences. Après une matinée consacrée aux liens que l’art entretient avec la nourriture, le volet « Nourriture et société » a présenté les alternatives aux agricultures intensives et à la malbouffe, par des actions citoyennes telles que l’achat de parts sociales vertes à la ferme Cadet Roussel. Françoise Kayler, représentant le mouvement Slow Food, Maxime Laplante, de l’Union Paysanne, et Paul Thibault, de Protec Terre, sont venus dialoguer avec une audience constituée de convaincus.
On pourrait regretter qu’au cœur de ces questionnements n’apparaisse pas la faim, enjeu de débats sociaux d’envergure. Mais ce choix reste dans la lignée d’Orange 2003, comme l’avait écrit Mélanie Boucher co-commissaire de l’époque dans la publication Orange : « Nous avons amorcé notre commissariat en abordant la nourriture par cette zone précise où elle devient un propos ou un matériau de création contemporaine, c’est-à-dire où elle cesse d’apaiser la faim, là où elle commence à susciter l’exaltation ou l’effroi, à soulever des questionnements de société et à devenir un instrument de rencontre ». Les œuvres présentées n’abordent pas l’alimentation comme acte fondamental de survie, rattaché au premier niveau de la pyramide dans la hiérarchie des besoins de Maslow. Elles traitent en revanche des dérives de la production agroalimentaire, entre surproduction, modification génétique et épuisement environnemental.
Le matériau-aliment y est riche, abondant, voire surabondant, partagé, modifié… En lien avec cette idée de surabondance, la fascinante installation Le nouveau monde, du duo Cooke-Sasseville, incite à l’immersion olfactive par son odeur sucrée. Le spectateur y serpente au beau milieu d’un paysage et de sculptures animalières entièrement recouverts de pop-corn, où un bœuf de taille réelle côtoie un coq hors norme. La brouette, en tonneau des Danaïdes, ne peut charrier la quantité de maïs soufflé présente. Le néon blanc surplombant le naïf paysage nous ramène à une réalité agricole nettement moins ludique. L’œuvre convoque les sens, de la gourmandise à l’écœurement, tout en soulevant les questions de surproduction et d’uniformisation des cultures. Le choix du maïs est particulièrement pertinent quand on examine la proportion de cette culture dans la région, ainsi que le flou environnemental entourant cette production OGM friande d’eau et de pesticides, dont les conséquences sur la santé restent elles aussi nébuleuses. L’alimentaire est lieu de surproduction, emballement obèse d’un besoin en roue libre. Le petit sentier sinueux traversant une nature maîtrisée, comme dans l’installation de Marc Dulude, est bien loin des réalités intensives de l’agriculture moderne. Comme le présente une des photographies d’Eve K. Tremblay, les végétaux poussent par milliers en serre. Les enfants ne naissent plus dans les choux, les salades ne poussent plus dans les champs.
(extrait)

ETC