Les contacts entre industries technoscientifiques et artistes se multiplient, tant chez les artistes du A-Life art et du Bio-Art que de l’art proprement posthumain. Cette proximité inquiète.
Souvent, l’histoire de l’art actuel a peur de l’industrie technoscientifique. Peur de ses influences, peur de ses incidences sur la production. L’artiste ne risquerait rien de moins que d’y perdre son âme : la part artistique même de sa création. Trop fréquenter les officines de la science menacerait de le transformer en simple publicitaire, en vulgaire prosélyte.
Une telle crainte est mal fondée. Elle suppose deux prémisses erronées, la première voulant que l’art soit nécessairement et exclusivement dans une position passive quant à l’univers symbolique dans lequel il prend place, comme s’il ne pouvait être qu’un « sismographe » pour reprendre la métaphore d’Aby Warburg subissant les transformations du monde et de ses représentations. La seconde, que le développement technologique, que les technosciences donc, seraient une force inébranlable qui, pour dangereuse qu’elle soit pour l’humanisme, n’en suivrait pas moins son chemin rectiligne, emportant l’homme et ses rêves avec elle.
Sciences et valeurs
Tout comme la beauté d’un paysage nécessite un regard pour exister, l’usage d’un objet technique et, antérieurement, sa production nécessite un individu qui en ait besoin. La finalité possible d’un objet, tout comme celle d’une technologie, s’inscrit dans le jeu des valeurs partagées et des désirs qui en naissent. Heidegger soulignait déjà : « La fin, selon laquelle la nature des moyens est déterminée, est aussi regardée comme cause » (Heidegger 1958 : 12). Ainsi, Internet ne constitue-t-il un outil merveilleux que dans le cadre d’une société de l’information, du visuel et de la vitesse. Au sein d’une autre configuration épistémique, il n’est pas clair qu’il apparaîtrait comme une réussite, voire qu’il serait tout simplement apparu à un lieu et à un moment quelconques de l’histoire.
Pour une science tournée vers une finalité claire, comme le sont les technosciences, la question des désirs et des valeurs sociales dans laquelle elles s’inscrivent est fondamentale. C’est une question de vie ou de mort. Ce sont ces désirs et ces valeurs qui fondent les conditions de possibilité mêmes d’un usage de cette science. Ce sont ces désirs et valeurs qui influent sur les technosciences et déterminent les directions à emprunter. Songeons aux entreprises de clonage ou aux recherches sur le cancer qui se lancent à la bourse et qui voient leur valeur dépendre tant des avancées de leurs recherches que de l’importance symbolique de ce qu’elles veulent atteindre. Les sciences, et à plus forte raison les technosciences, sont donc partie prenante de notre épistémè, Foucault n’a cessé de le répéter depuis son Histoire de la folie.
Comme le rappelait Philippe Breton à propos des créatures artificielles dans son ouvrage À l’image de l’homme : « Une bonne partie de la rhétorique des publicitaires dans ce domaine [l’intelligence artificielle] et de celle des laboratoires de recherche en quête de financement porte son effort sur l’effacement et le brouillage de la frontière entre la réalité et le projeté » (Breton 1995 : 52). Ces rapports entre science et imaginaire s’offrent donc comme autant de prises pour le chercheur cherchant à cerner les configurations sociales qui lui sont contemporaines. Autrement dit, l’un des enjeux des technosciences loge précisément dans l’imaginaire : tant celui dans lequel elles baignent et qui participe à leur développement que celui qu’elles savent susciter1. Le développement des technosciences est donc une affaire de valeur, une affaire de discours et d’investissement de désirs et d’espoirs en ces discours. Certes, mais qu’est-ce que l’art peut bien avoir à y faire ?...(extrait)
ETC