ÉDITORIAL
Fictions ?
Partout, l’industrie s’impose à nos sociétés à grand renfort de publicité, si bien qu’on associe l’industrialisation à la consommation à outrance et à ce qui éloigne toujours plus d’une forme d’humanité. Les États-Unis demeurent les champions illustres de la « fabrication » de ces sociétés où l’activité industrielle (souvent asiatique) est parvenue à modifier notre relation à l’acquisition de biens, grâce, surtout, au déploiement d’arsenaux de publicitaires qui planifient habilement la question, si lucrative et si affective, de nos besoins.
La mondialisation rend la vie inhumaine. Elle encourage les industries à produire à outrance et à réduire encore davantage les coûts, les ressources humaines et la qualité des services et des produits, trop vite faits. Les produits actuels sont faits pour se déglinguer et être remplacés dès que possible. Un produit n’attend pas l’autre dans l’univers consumériste de nos besoins et de nos fragilités très éprouvés. Dès lors, la notion de réparation n’a plus sa place. Cette idée de recyclage semble absurde alors que pourtant, il va de soi que notre avenir passe uniquement par cette question de la consommation revue. Nous sommes devenus fous d’objets à n’en plus finir, et ce, jusqu’à ce que la planète saute ou s’émiette ( ! ?).
Tous ces exemples décrivent tout « simplement » l’extrêmisme de notre rapport au monde… de la consommation, et dressent le portrait de l’exagération de nos modes de vie, qui semblent tenir carrément du cliché, mais où rien pourtant ne surprend, au gré de ces énumérations. Mais faut-il vraiment passer par l’incantation pour faire surgir l’évidence que nos vies ne fonctionnent plus ? Ni dans le sens du plus ni dans celui du moins...
Ces postulats servent de trame de fond à un dossier qui expose la gamme des relations qu’entretiennent les arts visuels et, parfois, certaines autres disciplines artistiques avec cette bestiole qu’est la (sur)consommation issue d’industries diverses. Y a-t-il encore des interstices possibles de délicatesse et de respect de l’humain et de l’art dans ce champ miné par les buldozers de la matérialité, qui nivellent à n’en plus finir nos habitudes de vie et, donc, notre rapport au monde ?
Dans l’article de Norbert Hillaire, intitulé « L’art, l’extension des industries du loisir et la reconversion des anciens sites industriels en divertissement », l’auteur traite de la nouvelle donne, de plus en plus répandue, des mises en spectacle de l’objet de consommation dans les secteurs artistiques comme dans celui de la consommation at large. L’auteur parle de l’omniprésence de l’« Objet » et de son culte présents partout, tout comme dans les arts, constatant que l’esthétique intervient autant dans la marchandisation que dans le recyclage.
Il explique que nous construisons des lieux pour aller acheter mais, aussi, pour aller chercher des idées, prendre des cours, se perfectionner, se détendre… Inversement, on fréquente les lieux de la culture pour se divertir. Ceci a pour effet d’engendrer des publics médiateurs où la participation est forte, polarisant l’écart entre art mineur et art majeur.
Pour Maxime Coulombe, une autre appréhension de l’industrie suit. Dans « Le sismographe et l’automate : pour une autre lecture de l’art technologique », l’auteur s’inquiète de la proximité des industries technoscientifiques et des créateurs. Il soutient que l’art actuel est rempli d’étranges chimère: des êtres posthumains, des animaux transgéniques et des logiciels vivants, qui constituent autant de mises en forme des inquiétudes de l’homme et de l’art. Il explique aussi, entre autres, comment l’histoire de l’art a peur de l’industrie technoscientifique, alors que l’artiste risque d’y perdre son âme.
Un autre aspect de l’industrie, encore très crucial dans nos vies, est celui de l’agroalimentaire et, par conséquent, du matériau-aliment qui « inspire » de nombreux créateurs. Ce sont leurs craintes et leurs critiques face à cette industrie que nous abordons, dans l’article de Joan Doré, intitulé « Le deuxième quartier d’Orange; deuxième édition de l’événement d’art actuel de Saint-Hyacinthe ». Organisé par le centre d’exposition Expression, cette deuxième édition de l’événement Orange, qui avait lieu l’automne dernier, situe la nourriture au centre des propositions d’artistes, dans le contexte de cette ville connue en tant que la capitale québécoise de l’agroalimentaire.
Comme l’auteure le rappele, cette exposition intégrait davantage les dimensions environnementales et agricoles où les œuvres sont en relation avec l’alimentation comme acte politique et social. Une quinzaine d’artistes d’Amérique du Nord, d’Amérique du Sud et d’Europe ont côtoyé des théoriciens de l’art et divers acteurs du monde de l’industrie agroalimentaire contemporaine. On y aborde, sérieusement ou ironiquement, les « dérives » de la production agroalimentaire, déchirée entre surproduction, modification génétique et épuisement environnemental.
Avec Patrick Poulin, dans « (Se) transformer; (se) couper; (se) dématérialiser », nous entrons dans l’œuvre toujours très acclamée et très remarquée du créateur Matthew Barney, œuvre qui exige aussi, toujours, des budgets faramineux. Ces présentations offrent de front de grandes références à l’industrie comme telle. Tout récemment, le Deutsche Guggenheim de Berlin présentait des œuvres qui se comparent, selon l’auteur, au gigantisme du monde anglo-saxon, et américain en particulier. Il y traite du concept d’œuvre d’art totale, où la marchandise acquiert une valeur quasi artistique. Dans cette nouvelle partie de Cremaster 3, Barney expose son regard sur le « monde » capitaliste et technocratique. Il en ressort une lecture aussi esthétique que politique, dématérialisée.
Quant à Carole Rinaldi, dans « Les nouvelles technologies dans l’industrie de la mode : entre créativité artistique, nouveaux usages et marchés émergents », elle aborde l’industrie de la mode sous l’angle de la fusion entre commercialisation et création. Elle traite de cette industrie où l’approche anthropologique du vêtement est de plus en plus favorisée par les créateurs. On pense aujourd’hui, et pour demain, le vêtement dans ses relations au corps et à l’environnement, aux autres et à soi-même. On cherche où est allée la fonctionnalité de la mode, en vue d’explorer des vêtements « communicants » ou « technologisés », par exemple, ceux de la Canadienne Barbara Layne, avec ses diodes émétrices de lumière ou, encore, avec d’autres applications, multiples, dont celle des vêtements qui réagissent au son, chez la Montréalaise Ying Gao.
Isabelle Hersant compare deux façons de travailler l’usage du carton, symbole de matériau pauvre, chez deux créateurs qui, pour l’auteure, sont en nette opposition, surtout sur les plans de l’intention, du message et du politique. Robert Filliou, associé au mouvement Fluxus et, ici, à ses travaux des années 1970, murmure les injustices, nous dit Hersant, tandis que Thomas Hirschhorn hurlerait, quant à lui, par son esthétique de la précarité, ce qui fait mal socialement.
Nos vies regorgent de crainte et de méfiance à l’endroit des modifications sociales qui s’immiscent dans notre quotidien, et ce, sans qu’on s’en rende véritablement compte. La fiction est là au présent. Peut-être est-il possible de penser réalistement que les arts visuels relèvent, au Québec, d’une industrie, et ce même si, à priori, cela semble peu évident. Car notre absence de marché semble nous mettre à l’écart de la véritable situation du marché et d’une dialectique mercantile internationale qui engage d’autres grandes capitales. Toutefois, avec le projet de Marc Mayer, directeur du Musée d’art contemporain de Montréal, au sujet de la reconversion, pour 75 millions de dollars, du silo no 5 du Vieux-Port de Montréal en nouveau musée d’art moderne, il est permis de croire que si cela se réalise, nous entrerons à pieds joints dans une nouvelle ère, alors que la mégalomanie en arts visuels ne nous avait jamais encore effleurés. Mais c’est là une constatation plutôt que l’expression d’une crainte. Je pense que nous devons plonger dans des projets immenses tout comme ceux d’autres grandes villes telles que Barcelone, Bilbao, Berlin, Vienne, New York, Los Angeles…
Isabelle Lelarge